—Encore?
—Je ne suis pas de ceux qui s’arrêtent au beau milieu de leur mort. Selon le mot de Gœthe, je consens à mourir et c’est un long consentement, un ferme consentement qui s’obstine, qui ne se reprend pas.
—Et moi, et moi?
—Tu me pleureras et tu me demeureras fidèle. Et puisque ça m’amuse de mourir! J’aurais pu rompre net notre histoire, la travestir en anecdote—et continuer. J’aurais pu m’établir professionnel de l’adultère comme Canette, comme tant d’autres et m’échapper de la barque bleue d’amour qui sombre, en nageant vers d’autres barques, vers de grands bateaux, que sais-je? Je me suis cramponné à la barque qui sombrait. Je m’y suis attaché sans penser à rien, en rêvant. Il n’y aura pour m’avoir vu que Dieu et les étoiles—et toi qui vivras pour te souvenir. Et ne sois pas jaloux des Naïades qui me recueilleront au fond des eaux: je ne ferai point attention à elles, tes yeux clos sur l’image intime de la beauté, consumé de la fièvre que...
—Mon chéri, tu dis des bêtises. Je t’aime, voilà tout, je t’aime et j’ai mal, ce n’est pas compliqué.
—Moi aussi, j’ai mal et je t’aime, mais vraiment, j’ai mal, j’ai très mal.
...Notre conversation n’est plus qu’un murmure: les paroles se perdent en route, les paroles se brisent et nous ne pouvons nous embrasser dans l’air, à travers l’espace. Et je sais bien pourquoi nous ne nous entendons plus: c’est que chacun de nous ne parle plus qu’à soi, à son mal et à ce fantôme indistinct, à ce clair fantôme, à cette bulle subtile d’avenir qu’est, qui sera notre enfant et que chacun de nous, avarement, jalousement, berce sur ses genoux à soi, berce en soi, dont chacun de nous, étroitement, se berce, dont elle et moi nous berçons notre mal et à qui nous demandons des rondes d’ailleurs, des rondes d’avant et des rondes d’étoiles pour étourdir notre regret et notre désir, auquel nous demandons quelques histoires et quelques mots d’ailleurs pour quand nous nous en irons, pour n’être pas trop dépaysés dans le pays d’ailleurs, pour savoir nous y tenir, pour savoir de quoi parler. Et nous t’embrassons, petit enfant, du baiser que nous nous destinons pour le jour de jamais où nous nous retrouverons, de ce baiser qui nous emplit, qui nous consume, qui nous dessèche, qui nous tue et qui demeure en nous, pour grandir, terrible.