LE LIT DE LARMES
Autour de moi se lève la horde des gens qui m’ont aimé et qui ne m’aiment plus, qui ne m’ont jamais aimé, qui me haïrent depuis toujours, qui m’envient, les pauvres! qui me craignent—pauvre de moi!—ou qui me détestent tout simplement parce qu’ils sentent en moi de la vie encore!—et une âme. Il en est dont j’ai trompé les espérances, il en est dont j’ai déjoué les calculs et il en est aussi qui me sont sympathiques et pitoyables.
Ils ont l’air de se relayer, de me faire un mur d’horreur, une escorte de méchanceté et j’ai l’air de ne pas les voir: c’est que par delà leur troupe, par delà le masque mauvais qu’ils imposent à la vie, à travers le brouillard insidieux qu’ils jettent sur la ville, je ne veux regarder qu’une petite lumière tremblante, la lumière de notre amour.
Je veux y réchauffer mes doigts vieillards et ma bouche gercée, mes yeux glacés et mon cœur radoteur. Je veux m’éblouir, m’aveugler de sa misère, de sa maigre clarté. Brille-t-elle encore, ma lumière, la lumière de notre amour? Chérie, tu ne peux pas me voir traverser Paris sur les impériales des omnibus. Tu ne peux voir à mes côtés, me gênant, m’écrasant de leurs hanches, les gens qui m’en veulent, qui me veulent du mal et les gens aussi qui me sont ennemis parce qu’ils ne me connaissent pas et que je n’ai pas une tête humaine.
Tu ne sais pas ce que sont ces jours qu’on traverse sur une impériale d’omnibus, qu’on traverse en musique, avec des bruits de prolonges d’artillerie et de corbillards grinçants, ferrés, épileptiques. Et peut-être ne sais-tu plus ce qu’est, ce qui fut la lumière de notre amour? Je m’en éblouis, je m’en aveugle, sans être bien sûr de l’apercevoir, je la crée de toute ma faiblesse, de toute ma désespérance. Et elle me brûle, elle me consume de son leurre, de son irréalité parce que c’est si près de moi qu’elle brûle, parce que c’est en moi qu’elle brûle, parce que c’est de moi, de moi seul qu’elle se nourrit.
Torche pâle qui dort parmi l’or du printemps, flamme pâle qui râle, tu agonises, n’est-ce pas? et tu t’éteins, tu t’es éteinte sous des soupirs? Pourquoi je dis cela? Parce que j’ai une preuve: je ne puis plus pleurer.
Les larmes qui ont été mes dernières amies, les larmes qui ont été notre dernier lien, ces larmes, cette humide et lente communion de deux êtres, les larmes qui, en leur ruisseau, emportent mollement les fleurs tristes de tendresse, les fleurs des fiançailles fidèles, les larmes m’ont fui comme tout m’a fui et se sont réfugiées chez des infortunés plus heureux.
J’ai passé quinze jours où je pleurais à propos de tout. Les livres que j’ouvrais dans mon lit, d’une main morne, les mots noirs sur lesquels je voulais traîner mes yeux pour oublier un instant ton cher fantôme d’argent profond, ces livres, ces mots se mettaient à vivre, de par ta vertu féconde, m’émouvaient de par ta vertu d’émotion et je t’y retrouvais cachée et je t’y retrouvais couchée, me souriant, m’appelant, me regrettant.
Ces livres, ces mots que je tenais dans ma main s’enfonçaient dans les plus chers lointains, se nuançaient des pires infinis et ces mots me sautaient à la gorge, au cœur et t’offraient à moi, pas très proche, belle et inaccessible—et mienne. Des mots naissaient sur les pages: les mots «promis», «promise», «femme», «mère», «maîtresse», «malheureuse», des mots rares qui étaient à nous quand nous étions l’un à l’autre et des mots de vulgarité que nous faisions entrer dans des ciels d’élégance. Je laissais se fermer le livre qui m’avait permis cet émoi quotidien, cet émoi matinal, ces larmes qui coulaient au bord de ma journée et je pleurais un peu, beaucoup, sans livres, pour toi, pour moi, pour rien; c’étaient des larmes où tu te mirais, sans le savoir, chérie! des larmes qui se magnifiaient de ton reflet, des larmes qui me donnaient de la confiance en l’avenir, des larmes qui me rendaient du courage. Et je m’en allais chercher d’autres larmes. Ah! j’en trouvais par les chemins! C’étaient les chemins que j’avais pris jadis pour aller à toi—et qui me rappelaient tout de toi—et tes discours.