Chérie, chérie, ne m’abandonne pas ainsi: je n’ai pas peuplé de toi ce salon trop plein, je ne t’ai pas assise sur une de ces chaises légères, je ne t’ai pas fait sourire aux endroits plaisants: je me suis reculé, je me suis hissé jusqu’à toi, là-bas, là-bas, et tu me laisses retomber, perdre pied de plus en plus et m’enfoncer en ce monde, en cette molle et grouillante foule qui parle, qui écoute, qui pense même—et qui n’est pas triste, en ce moutonnement de rires, en cette fuite de sourires, en ce néant joyeux, écrasant, absorbant.

Chérie, chérie, il y a ici des hommes de talent, et ils ont du talent—ici. Ils disent, ils échangent les plus belles choses du monde: ce sont des silences où l’on savoure et où l’on achève de comprendre, c’est l’essor des sous-entendus, des insinuations, puis tout à coup un mot qui sort tout armé, qui griffe, qui jaillit, qui éclaire, tout ce qu’on appelle feu d’artifice, joute oratoire, esprit français, tout ce dont on fait le délice.

Je sais, hélas! un mot qu’ils ne diront pas, un pauvre mot glacé et qui bat des ailes, un mot sans malice et sans éclat, un mot de banalité, un mot qu’ils ne ramasseraient même pas dans un petit bleu, le mot: «Chéri!» Mais ils ne sauraient pas le dire, Voix de salon, voix de théâtre, ce n’est pas la voix qu’il faut.

Un monsieur tout à l’heure, s’est épuisé en imitations, il nous a restitué en leur naturel, en leur emphase, les meilleurs de nos comédiens morts et les plus éternelles de nos comédiennes en vie: il ne t’a pas imitée, mon inimitable amante, il n’a pas imité ta voix profonde et secrète, ta voix de cœur, car il y a des voix de cœur, comme il y a des voix de tête—et ça ne s’imite pas.

Ah! c’eût été une profanation—et je la désire: entendre ta voix; entendre ta voix, chérie. Entendre ce mot, de ta bouche! Ah! qu’on me le donne, qu’on me le jette, qu’on m’en tue. Que le monsieur s’essaie à cette imitation. Un mot à dire, ce n’est pourtant pas difficile?

Mais n’y pensons plus: d’ailleurs on n’imite plus, on ne dit plus.

On parle. Ce sont des groupes rapides, des groupes sympathiques et ce sont, lâchées d’on ne sait où, envahissantes, agressives, des jeunes filles.

Elles sont charmantes, naturellement, et fraîches et franches. Elles se laissent regarder et regardent. Et elles savent tout, en outre. Elles m’assiègent, me cernent—pourquoi? Parce que je suis du souvenir, du rêve, de l’horreur, qu’elles le sentent, de leur instinct flaireur et déterreur, et qu’elles veulent y remédier, de leur médiocrité.

Autour de moi, Ahasvérus Canette effleure savamment la jalousie d’Alice, en prenant des airs penchés avec une adolescente dont, aujourd’hui, c’est le jour de sortie du Conservatoire. Et, farouche admirateur du dos d’une lente vierge, ce petit satyre de Capry le fixe, mais ne pouvant le fixer en face décemment, il troue la poitrine devant laquelle il s’est situé, pour atteindre ce dos, pour se tapir en ce dos, pour s’en enivrer et s’y perdre. Il le désire, il le possède, et c’est, en cette nuit qui s’achève, une atmosphère de volupté mondaine, de volupté immonde, courte, dépravée, à fleur de corsage décolleté en pointe—et j’ai à me lamenter là-dedans, à me désespérer en ce décor!

Et j’ai des jeunes filles autour de moi qui me grignotent vivant, qui me dévorent, qui parlent littérature et sentiment.