Je suis malade! je souffre et ce n’est pas d’elles que je souffre! je me souviens pour ne pas les regarder. Et j’ai aimé, j’aime d’un amour qui n’est pas de leur monde. Elles s’emparent de moi, prennent livraison de moi, s’offrent mes grimaces de douleur, mes étouffements, mon silence même qu’elles violent, auquel elles arrachent des mots. Et elles me tirent des généralités, des banalités, me font faire effort, me mettent en peine, me chassent de mon amour et de moi. Elles continuent avec moi des conversations qui s’engagèrent l’année dernière, et affectent de me croire le cœur de les terminer, comme au temps où je n’avais pas de cœur.
Et elles me gardent jalousement, en ce coin, lourd et glauque de vie, avide de nuit, elles contraignent mon immense désespoir, ma souffrance immense, mon immense besoin de solitude, mon dialogue qui reprend avec celle dont je viens d’entendre le nom et dont j’ai été si loin chercher le souvenir, en une autre.
Et les voici qui parlent de celle-là même, sans savoir, par cet énorme instinct de mal faire et de faire mal.
«Et votre pâle fiancée?» m’a demandé tout à coup une fille dont j’ignorerai toujours le nom. «Vous pensez encore à votre pâle fiancée?»
J’ai le regard du vaincu qui se relève pour mourir et je me suis levé en effet, crevant de douleur et de douceur, et, pour ne plus penser à ces jeunes filles, mettant en un mot toute la méchanceté que je n’ai pas, la blessant, l’apeurant cruellement, vulgairement: «Mademoiselle, dis-je, il ne faut jamais parler d’elle. Ça porte malheur.»
Et les jeunes filles songent, en sang, à des fiancés inconnus, les cherchent en cette salle, vont à Canette, à Capry, à d’autres, cependant que, délivré des bêtes, je m’en vais agoniser à ma guise, prisonnier de l’ombre chérie et prisonnier de la petite ombre qui me crispe et qui me sourit.
VII
L’APPRENTISSAGE DE LA MORT