Et c’est la fatigue, non l’absence, qui me tue.
Quoi qu’il en soit, je meurs,—et je meurs debout. Car je me lève et je vais par les rues et je m’enferme en mon bar ordinaire où passent de gentils camarades et des indifférents et des ennemis mais moins, parce qu’il fait chaud et que peu de gens sont encore à Paris. Pour mourir debout, je me couche sur un canapé et je m’évertue à ne pas penser, à m’anéantir, pour ne pas mourir de penser, de me souvenir et de rêver. Cette phrase peut ne pas paraître claire mais ce n’est pas ma faute, c’est la logique coutumière des hommes, ce sont les habitudes de souffrance et les principes de guérison.
Toute la médecine est en cette plaisanterie (une plaisanterie dantesque) d’Ugolin mangeant ses enfants pour leur conserver un père. De même les agonisants affectent de ne pas se fatiguer pour avoir à se fatiguer ensuite et d’oublier leurs méninges, pour les retrouver, avec des béquilles, à l’heure pâle de la convalescence.
Aujourd’hui je suis plus malade. Voici dix ou douze jours atroces qui furent pour moi, l’un après l’autre, un néant épuisant, un néant évidé, une chaîne de néant, étroite. J’ai attendu le dimanche avec toute l’impatience que me permettaient ces jours affreux.
J’ai encore la superstition du temps, des changements de lune et des retours de semaine. Dimanche, c’était un cycle nouveau, une ère qui s’ouvrait. Ç’a été le digne couronnement d’une semaine infâme. Et ça recommence ce lundi où, mourant, hâve, tragique, je descends les escaliers d’un omnibus, comme jadis on descendit du pilori.
Je tombe sur Ahasvérus Canette.
Il me tend sa lente main, s’informe de ma santé!—ma santé,—m’interdit d’être malade, d’une voix qui ronronne et m’ordonne de l’inviter à déjeuner, moyennant quoi il me donnera une bonne nouvelle.
Une bonne nouvelle! Ce diable de Canette ne sera jamais sérieux. Est-ce que j’ai la tête d’un homme à qui on apporte une bonne nouvelle! La nouvelle est en retard, vieux!
Mais je l’invite à déjeuner tout de même. De nous deux, il y en aura, de la sorte, un qui mangera.
Et le cynisme de Canette est charmant. Il a été celui qui, sans raison, sans intimité, débarquait dans ma vie en grosses bottes d’importun, pour me demander sans préambule, des affiches illustrées pour son sergent quant il était soldat et des billets de théâtres, à tous les moments de son existence. Et, saluons la bienveillance des dieux: ces affiches, ces billets qu’on m’eût impitoyablement refusés si je les avais demandés pour moi, on me les accordait pour Canette, d’enthousiasme, par prédestination. Voici que Canette s’est dérangé de son bonheur; il est très fier, un peu attendri de sa promenade de pitié et il me considère, de sa face ronde, de son teint mat et bien reposé, de son appétit, de son soin d’ensemble d’amant en exercice et m’objurgue, la bouche pleine: