—Ah! débarrassez-vous de ce raseur de Capry! Et puis allez-y à deux heures moins le quart, voilà.

Il s’est exprimé avec la rondeur qu’il met en toutes choses. Il a parlé haut, en homme qui porte la tête haute et ferme.

Mais il y a temps pour tout. Il a eu tort de ponctuer sa phrase et d’enfoncer violemment son «Voilà», puisque nous sommes en un escalier de théâtre. C’est tout de suite un scandale où il convie des ouvreuses et des contrôleurs. Il insiste devant toute cette troupe. «Si vous y allez après deux heures moins le quart elle ne vous recevra pas.» Je ne puis le suivre sur ce terrain: mon amour crié dans ce théâtre, mon amour amusement pour ouvreuses, c’est tout de même un malheur qui passe mon espérance.

Je m’en vais, mon amour gargouillant en moi, me faisant trébucher, zigzaguant en mon ventre, à vide. Et Ahasvérus me rejoint; je l’écarte. Alors, pour le plaisir, il m’injurie:

—Vous êtes une canaille, un homme dangereux... Je ne vous ai jamais fait que du bien. Mais vous allez voir.

Je fuis, j’ai trop envie de pleurer. Et vraiment, c’est bien fait pour moi. Pourquoi suis-je sorti de chez moi? pourquoi suis-je sorti de mon mal? J’ai si mal et j’ai mal d’une façon si nouvelle, où il y a du mal pour tout moi, pour toutes les parties de mon corps, et pour mon âme!

J’ai ton image, chérie, qui se taille en mon cœur, dans du sang, à vif, j’ai tes mots anciens qui me brûlent la gorge, j’ai tes baisers d’hier, d’hier, n’est-ce pas? qui me déchirent la lèvre, j’ai mes conversations secrètes avec toi, qui m’ouvrent toutes grandes les portes de l’au-delà et j’ai la douceur de mourir pour toi, pour te montrer que jamais je ne serai à une autre. Et je meurs aussi de cette chose qui est de toi, qui grandit maintenant et bientôt sera presque de l’existence, j’en meurs douloureusement, et j’espère que c’est autant de douleurs de moins pour toi.

Si Ahasvérus savait combien la privation qu’il m’a infligée me prive peu! S’il savait combien m’indiffère cette pauvre Alice et combien ma pitié pour elle est lointaine! Et si les gens qui trouvent que je baisse, qui s’étonnent et qui en sont heureux, savaient combien ils m’amusent!

Je ne me tuerai pas, je mourrai, je le sens, oui, je le sens, je mourrai le jour de la naissance de l’enfant, de celui que j’appelle l’Enfant avec un grand E et qui me tient, le fixant de mes yeux hagards, comme si je considérais un Dieu et l’univers même.

Et—c’est la folie—je pense au général Bugeaud qui annonça par un coup de canon la naissance du pauvre enfant de la duchesse de Berry. Il lui fallut tirer un coup de pistolet et entendre bien des coups de canon, bien loin, sur les Arabes, pour oublier ce coup de canon-là, Ma mort sera-t-elle mon coup de canon moral. Voici que je ne veux plus mourir! Mais comment vivre? je ne suis même pas dégoûté de la vie, je n’y crois plus.