D’elle!

Et moi? Moi, je suis le père. Je ne suis que le père. Et je n’ai pas le droit d’être le père. Je meurs d’avoir créé, je meurs d’avoir aimé, je meurs sans avoir revu mon adorée, je meurs sans voir cet enfant, d’avoir trop pensé à cet enfant, à mon enfant, d’avoir voulu lui donner, lui infuser parmi la ténèbre du non-être et de la gestation, mon sang et mon âme, mes rêves—déjà—et mes désirs; je meurs d’avoir senti trop profondément que je faisais, que j’avais fait de la vie, je meurs parce que mon enfant va naître.

Je n’ai pu te donner mon nom, je te donne mon âme et ma vie, en mieux, en tout neuf.

Et je ne suis pas assez riche pour faire le cadeau d’un enfant à quelqu’un.

Je le laisse après moi comme je laisse mon amour.

Et, pauvre enfant, voici que je m’attendris sur toi. Voici que, au moment suprême, qu’à ce moment si lent où, d’ordinaire, quand on pense encore et quand on a conscience de son état, on revit toutes les actions, toutes les hésitations et tous les instants de sa vie, au moment où on désespère et où on se repent, au moment où l’on aperçoit sa vie en vêtements blancs et noirs se pencher sur votre chevet comme sur un berceau, et baiser au front comme un tout petit enfant le pauvre mort qu’on est déjà, au moment où l’on sent cette vie frémissante s’éloigner de soi, s’en aller vers une autre enveloppe humaine, au moment où l’on se pleure, où l’on se hait, où l’on se regrette, je ne puis songer à moi, m’attrister sur moi et, de toutes les époques de mon existence, je ne me rappelle que ce qui se rapporte à toi, petit enfant, mon amour, la mort partout dans mon amour et la fatalité de mon amour, nos baisers, et, de tous ces baisers, j’en perçois un, énorme, au bord de mes lèvres, au bord de mon cœur, un baiser qui, si j’ose dire—et j’ose dire en ce moment suprême—m’enlace tout entier, me prend et m’enlève—m’enlève jusqu’au ciel ou jusqu’au gouffre infernal—et c’est le baiser dont tu nais, enfant, enfant, enfant!...

Et, en mes sommeils énormes, j’ai eu un rêve, une fois.

Je rêvais que je considérais un enfant comme le petit morceau de chair qu’on oublie, sans y attacher d’importance et qu’on retrouve accru par la grâce de Dieu et la grâce du temps, vivant juste assez pour vagir, je m’imaginais que tu viendrais sans hâte, que tu entrerais sans joie en ce monde et que j’irais à travers les rues et la vie, accompagné et suivi d’une foule d’enfants, patriarche au petit pied et en souliers vernis, ne goûtant de la paternité que les satisfactions honnêtes—et père jusqu’au point où ça me gênerait pour rentrer tard du cercle ou pour m’arrêter en des parties de baccara.

Et je rêvais—quelle ironie—que j’étais le mari de ta mère—et qu’elle était grosse.