Ils happent la beauté goulûment sans y prendre garde—et n’admirent que pour admirer leur richesse et pour s’admirer.
Mais vraiment, c’est beau.
Lorsque le chemin de fer mène à cette ville, il se promène entre la mer et les montagnes et, par gentillesse, semble aller lentement, lentement—et il va si vite!—pour qu’on puisse se laisser charmer par le paysage.
Et le paysage, la mer, les montagnes entrent dans les wagons, le ciel aussi—et quel ciel! les palmiers glissent le long des wagons et c’est un cortège naturel et extravagant: la mer qui est là, qui est partout, qui court après vous, qui vous cerne, qui vous lèche, s’obstine en sa complaisance, l’enchevêtrement harmonieux des palmiers, des oliviers, des arbres de joie et des fleurs touffues, des fleurs bleues, rouges, mauves, jaunes et vertes, les orangers qui se dressent et qui se penchent, les fleurs qui mangent les maisons, les pins-parasols qui se déploient, les fleurs encore, les fleurs toujours, roses et noires, jaunes et grises, les fleurs métalliques, les fleurs couleur de pierre et couleur d’enfer, les fleurs qui se tendent, qui s’offrent, qui repoussent sous le regard, les fleurs tyranniques, les arbres débonnaires, les maisons qui s’abritent des arbres et des fleurs et qui n’offensent ni les fleurs ni les arbres, les brèves montagnes qui se dentèlent devant d’autres montagnes plus hautes,—des montagnes de fond,—les golfes qui se dessinent et qui disparaissent pour reparaître, le ciel qui se tisse de même splendeur, toute cette orgie de grandeur, de nature, de facilité et de simplicité, vous poursuit, se presse autour de vous comme un chœur aimant, tout est sans bruyance, sans déclamation, tout chante en sourdine, tout est sans arrogance, tout semble vouloir faire plaisir, sans plus, et être comme le couloir sans limite, la route fleurie du paradis.
Et la ville s’enferme de montagnes, de murailles, la ville, en son caprice, monte, descend, se déchire, s’étage, s’enfonce en des précipices pour s’envoler en une flore de sommets: on l’appelle Monte-Carlo.
Les fleurs y jaillissent, énormes, s’y développent, s’y épanouissent, y éclatent de sève, de chaleur, de fraîcheur, les arbres s’y efforcent vers le ciel et c’est comme une musique intime, secrète des plantes et de la ville.
Les arbres et les fleurs qui vous ont suivi jusque-là en chemin de fer s’arrêtent avec vous, entrent les uns dans les autres, se gonflent d’une vie intense, profonde, massive et comme obscure, et la mer qui a coulé jusque-là s’arrête aussi et gonfle la mer, en fait une masse électrique, qui s’étouffe de sa beauté.
Les gens riches, petite chambre, ont de l’estime pour cette ville—parce qu’elle se coiffe d’une salle de jeu.