Nous ne nous embrassons que chez toi, qu’en toi: sois fière, petite chambre.
Tu boudes encore et la lumière de la lampe s’écarte de moi: je vais t’endormir avant de partir.
Je vais te bercer, chambre si pauvre, comme on berce une princesse de soie et d’or, je vais te bercer d’un conte tout neuf, caressant comme les plus vieux contes et vrai comme une caresse: c’est le conte de notre amour.
Mais tu es une vieille chambre pauvre: tu ne sortis jamais de chez toi: comment te dire les sites qui nous enchantèrent, qui nous attendrirent, qui nous fiancèrent?
Tu ne sais pas ce que c’est que la mer—et la mer est dans notre amour, tu ne sais pas ce que c’est que le soleil—et le soleil luit en notre amour, tu ne sais pas ce que c’est que la lune et la lune argente, attiédit, enfièvre notre amour et les routes s’y suivent et s’y croisent, les arbres se penchent vers lui: tu ne sais pas ce qu’est un arbre.
Suis-je bête! Tu as été un arbre et des arbres, tu as été des pierres, tu as été, chambre glacée, du soleil, de la lune, de la nature et de la mer: c’est par mer que, de très loin, les arbres raidis s’en viennent chercher des haches françaises: pardonne-moi: tu connais mieux la mer et le soleil que moi.
Donc j’allai un jour dans une ville où vont les gens riches. Les gens riches! Tu en as peut-être aperçu un ou deux qui venaient perdre sur ta cheminée, non sans le faire remarquer, une, deux ou trois pièces de monnaie—ou qui réclamaient d’autres pièces de monnaie, de très haut, du haut de leur chapeau haut de forme. Et des commissaires de police, des huissiers sont peut-être venus ici, qui sont des gens riches.
Des temps se relaient deux fois l’an où les gens riches veulent se mettre en contact avec le peuple et les choses. C’est le moment qu’ils choisissent pour s’avouer qu’ils ont besoin d’air, de vigueur, de fraîcheur et de chaleur et où ils partent en chercher où il y en a—sur le Baedecker.
Ils ont à traverser des villes de province qui se ressemblent—car rien ne se ressemble comme les villes de province, mais ils les traversent vite, les brûlent, passent à côté, parce qu’ils sont dans des chemins de fer très rapides, qui leur cachent les choses monotones, la souffrance et la misère, qui ont hâte de les jeter dans de la beauté, comme ils jettent les pauvres gens dans les faubourgs gris et noirs, dans les chambres aussi sombres que toi, petite chambre, et dans ces endroits de repos que sont les prisons et les cimetières.
Dès que les gens riches ont été jetés dans la beauté, sans brusquerie, avec leurs bagages et leurs domestiques, ils crient ou ne crient pas que c’est très cher, qu’on leur fait payer la chaleur et la fraîcheur et que l’existence est hors de prix.