Il est hideux.
Sa moustache noire, ses cheveux noirs taillés en brosse, ses yeux bleus—des yeux pâles en cette face noire;—sa maigreur—car il est maigre, cet être d’immensité,—son nez camus et la trompeuse énergie de sa face, l’illusoire nervosité de sa personne, tout m’irrite, tout m’enfièvre, tout m’affole. Et cependant!...
J’ai bu un peu de l’absinthe que tu m’as offerte, que tu m’as imposée.
Je ne te hais plus, je ne te hais pas et je n’ai même pas le droit de t’aimer.
Je t’ai demandé, comme un somnambule: «Est-ce que votre femme va bien?»
Car je ne tutoie qu’en mon âme.
Je n’ai pas entendu ta réponse et je ne pouvais l’entendre: je sais que ta femme va bien, qu’elle déborde de santé, de vie et de joie, qu’elle est le délice même, la vie même et le ciel puisque je la quitte, puisqu’elle est ma femme, puisqu’elle m’a pris tout entier,—ta femme!
Je l’ai pressée entre mes bras, elle a été mienne, j’ai cru qu’elle avait toujours été mienne, de toute éternité, par un destin, par la volonté de Dieu, qu’elle était née pour moi et te voici, toi, toi, qui sors d’un coin de rue, qui ne dis rien, qui, de ton sourire, de ta tranquillité, de ton silence, me crie: «La farce est bonne!»
Tu n’es même plus en face de moi à cette terrasse de café: tu entraînes ta femme lointaine vers ton passé, vers ton présent, vers ton avenir, tu l’embrasses, tu l’étreins, tu me nargues de ta tendresse, tu me crucifies de ta douceur.
Non! Pas même. Tu t’es habitué à ta femme: c’est devenu un morceau de décor, un pan de monotonie: tu te résignes à sa magnificence. Mais elle, créature magnifique, mais elle toute splendeur et toute sainteté, elle t’aime et elle s’obstine à t’aimer, à aimer en toi sa première extase et son premier amour.