Il m’a piqué au milieu du cœur de son «Bonjour!» comme d’un harpon, il m’a tiré à lui et à son horreur, de sa cordialité bruyante, il m’assied en face de lui, il me fait servir à boire. Il m’a arraché à mon rêve, à mon tendre halo de délice: il s’est rappelé, il s’est révélé à moi au coin d’une rue, il a jailli sur moi de toute son apathie assis à cette terrasse de café, calme, souriant, il m’a entouré furieusement, a tourbillonné autour de moi et me voici plein de lui, je ne pense plus qu’à lui—pour n’y avoir pas pensé.

Il était sorti de ma vie, comme un remords inutile: ce n’était qu’une absence momentanée, l’absence du maître qui doit revenir, ce n’était qu’un faux départ.

Il m’a repris, il s’est réinstallé en moi, bien à son aise, m’étouffant, m’écrasant, m’humiliant.

Pourquoi ne fait-il pas plus froid? Je me plaignais du froid tout à l’heure, de l’autre côté du précipice! Imbécile! Pourquoi ne fait-il pas très froid! Je ne l’aurais pas rencontré.

Il aurait bu à l’intérieur, n’aurait pas encombré de soi les terrasses de café, les rues, la ville, l’univers et l’au-delà. Il n’aurait pas...

Qu’en sais-je? Ah! je sais bien, qu’il aurait été là, tout de même, guettant les passants, comme le sphinx, effroyable et sanglant.

Mort, bonne Mort qui m’as accompagné, arrache cet homme de cette terrasse, bonne Mort, remporte-le, détruis-le, ensevelis-le dans le pire néant, efface: non! tu ne peux pas! Il est trop grand, trop gros, immense, indéracinable! Il est plus puissant que toi!

Et tu es partie, Mort, tu m’as abandonné: tu as eu peur de lui.

Je suis seul, hideusement seul—avec lui! Sous lui! J’appartiens à cet homme. Je suis sa chose, sa pauvre chose misérable. En me touchant la main tout à l’heure—il m’a touché la main!—il a pris possession, il a pris livraison de moi comme d’un forçat, il m’a enchaîné, englué, pétrifié.