Je nous prêtais un si agréable, un si tragique dialogue, je sentais—sans les entendre—des paroles si impossibles, si caressantes, si enveloppantes et si aiguës, je te prêtais une telle éloquence et une telle poésie que jamais tu n’y eusses atteint. A vrai dire, ces paroles étaient si belles que je ne pouvais même pas les imaginer.
Murmure des sources, murmure des étoiles, murmure des feuilles dorées au-dessus des étangs, plaintes des oiseaux et sourires psalmodiés des cieux, c’étaient toutes les idées et tous les langages de la nature et de l’au-delà, tout, excepté des paroles. Murmure qui me faisait murmurer: «Que c’est joli!» et qui me faisait fermer les yeux, fermer ma mémoire pour entendre encore, pour être tout à ce murmure, pour être tout murmure.
Et Paris, où j’étais revenu, que j’avais lancé sur moi comme un écrasant manteau de maisons et de soucis, Paris me permit ce murmure à tous ses carrefours, à tous ses coins. Je t’y retrouvai—si peu!
Et des instants se rencontrèrent où je te parlai.
J’étais condamné à un jargon de convention, à un jargon travesti, à cause des gens et à cause que, par une honte pieuse et par impuissance, je ne retombais pas, les lèvres en avant, sur ce murmure unique et suave qui creva pour nous le firmament.
Je cause avec toi, la bouche tremblante et tordue de contrainte, des mille événements qui rident notre indifférence, de ce monsieur, de cette dame et de ce livre. Des gens, les gens plongent en notre conversation et s’y perdent, et s’y oublient.
Parfois pourtant je puis te dire: «Vous savez que je vous aime».
Ah! ton sourire, chérie, le drame de ton sourire! J’y perçois tout l’azur, tous les azurs de notre entrevue et de notre destin! Mais ce sont des azurs, c’est un sourire que je dois garder pour moi tout seul et je ne puis y faire aucune allusion, je ne puis les tremper en ce marécage, en ce vaudeville de la vie.
Je dois me contenter de te dire: «Vous savez que je vous aime» ou «à propos, vous savez que je vous aime» et me contenter—me contenter!—de ta réponse: «Vous ne serez donc jamais sérieux?»
Tu te débats contre le lyrisme de ton existence et contre ta fatalité: je n’y puis rien. Je ne puis te plonger dans ta beauté comme on plongea Achille dans le Styx, je ne puis que rester à côté, sottement, à attendre que tu te souviennes et boire autour de toi, happer en ton sourire, comme un chien avide, ton azur, ton immatérialité, ton immensité!