Et elle te punissait gentiment parce que tu n’avais pas été gai toi-même et que ta gaieté était sans grossièreté, nerveuse, hâtive, âpre et pas convaincue. Et tu t’humiliais délicieusement.

La mer ne m’apportait pas de tristesse: où en eût-elle trouvé pour moi?

J’étais si triste et si plein d’espoir que j’étais sans pensée, sans envie, sans espoir, presque pas triste, abruti—en un couloir de préparation, en une antichambre de fatalité.

Et me voici—je me rappelle et je rêve vite, fuyant la mer et cette bourgade, tombant à Paris, chancelant en plein amour—tout de suite.

Car je la rencontrai à la gare, mon aimée—comment? je ne sais pas,—revenant de je ne sais où, pas de Royan, prenant en mes yeux désolés, en ma torpeur, en mon ardeur torve tout moi, toutes les heures que je lui avais consacrées, tous les baisers que je lui avais gardés, prenant mon cœur, mes lèvres, ma peine et me disant d’un seul regard qu’elle me comprenait, qu’elle plaignait mon martyre, qu’elle allait tâcher à me payer, à me récompenser, à me consoler.

Et c’est notre premier baiser, mon baiser timide et son baiser à elle, en retour, si vite, si gentil qu’il me parut presque traître, qu’il me surprit, qu’il me fit fermer les yeux, que je n’y crus point. C’est son abandon en mes bras, c’est sa voix changée, sa voix d’amante et c’est—ah! mon Dieu! me pardonneras-tu mon bonheur!—le tutoiement soudain où elle m’enveloppa, dont elle me garrotta, dont elle m’attacha à soi.

Ah! le tutoiement!

Le mystère du tutoiement! toutes les barrières franchies, brisées, rayées, tous les voiles arrachés et la facilité de l’existence! Aux temps où j’étais très solitaire et où je m’accoutumais à Paris et à l’infortune, je faisais des lieues—à pied naturellement—pour voir une cousine et une tante et pour avoir quelque chose à tutoyer. Quelquefois je ne les rencontrais pas et je rentrais avec mes «tu», avec ma soif de confidence, ma familiarité et ma fraternité.

Et voici que tu me tutoies, comme dans les idéologies, comme dans les traités de Platon, les épopées et les drames antiques, voici que nous nous rajeunissons de ce tutoiement et que nous sommes devenus pareils aux petits enfants qui s’interrogent sur leurs nourrices et leurs poupées. Et voici des entrelacs de baisers, voici une tendresse légère et voici des mélancolies à deux, chaudes, ambrées, des mélancolies de flamme, tissées d’humanité et de divinité.