Comment pouvons-nous nous embrasser? Je ne sais pas. Comment pouvons-nous nous engager nos vies? je ne sais pas.

Personne ne passe par là que notre étoile et Dieu nous sourit de haut et ne sourit même pas, car il nous respecte en notre amour. Et voici que mon cœur crève, que mes larmes éclatent et coulent et qu’elles purifient, qu’elles sanctifient, qu’elles baptisent notre amour! Ç’a été l’étreinte pour l’étreinte, étroite, dure, haletante, expirante, le baiser dont on se contente amèrement et qui mord jusqu’au sang, ç’a été l’éploi de nos virginités, de la mienne, de la tienne qui revenait pour vibrer et pour s’inquiéter et nous avons été heureux jusqu’à la souffrance, inclusivement, nous avons été douloureusement, fièrement amoureux jusqu’à ne pas nous satisfaire pour rester plus amoureux, pour avoir plus—et autant—à désirer.

Nous avons entretenu le mal de nos corps et de nos âmes, de baisers naïfs, de baisers à vide, de baisers de promesse et de tristesse, nous nous sommes usé les yeux à nous regarder dans les yeux et à chercher en nous des délices prochaines, à considérer en face notre éternité; nous nous sommes attendris si longtemps, si pieusement, entre deux portes et nous avons été, dans de l’émotion, les chers malades qui restent malades précieusement, incurablement, pieusement—l’un pour l’autre.

Nous avons ouvert une ère, languissamment et ç’a été un apprentissage de la joie, sans fin.

Sans fin? Non, car il t’a fallu repartir.

Tu n’avais pas épuisé les vacances, les vacances qui vous arrachent à votre âme pour vous jeter en pâture à des pays, à du vert, à du ciel, à des wagons, les vacances qui nous font payer cher l’apparente santé qu’elles octroient et qui t’emmenèrent en Hollande, en Frise, au cap nord, que sais-je?

Tu n’avais fait à Paris qu’une escale.

Et je voulus, moi aussi, n’avoir fait qu’une escale à Paris, m’y être arrêté un instant, le temps de m’initier aux pires, aux plus doux mystères, d’y avoir engagé ma vie, d’y avoir perdu—ou gagné—mon cœur. Tout dans cette ville—et notre secret n’y avait tenu que si peu de place—me parlait de toi, de moi, de nous deux, brutalement, de tout près, et je voulais songer à toi, ne songer qu’à toi, mais délicatement, timidement, fiévreusement. Je voulais que la mélancolie dorée de notre extase s’encadrât de l’or de l’automne et je voulais des bruissements légers autour de mes soupirs—et un ciel vague et distrait.

Je voulais un exil où rêver, où revivre notre hâtive vie.

Le fatidique Cahier me rappela auprès de lui: ses idées de travail, de collaboration le reprenaient. J’obéis. Le train matinal qui m’emporta mal éveillé, cahoté de notre idylle, me berça, me perça de notre tutoiement: les paysages qui se succédèrent, cette orgie de verdure ample, pareillement large, touffue, ordonnée et pittoresque me jetèrent au cœur tes cheveux et tes tu.