Et il me semblait que je me rapprochais de toi.
C’est que je me rapprochais en effet et que cette mer au bord de laquelle j’allais rêver était la mer au bord de laquelle tu rêvais et que, plus loin, au ras des flots plus gris peut-être et plus pâles sous un soleil plus blanc tu me jetais parmi les remous plaintifs en une bouteille intangible et sacrée tes pensées, tes espoirs et l’armure blanche de tes caresses, que, fiancée secrète, tu imaginais des voyages sur cette mer, où je t’aurais rejointe d’avance et où tous deux mollement, indissolublement enlacés, blêmes d’ardeur et de fidélité, nous allions chercher le pays des aventures, les palmiers de repos et ces mystiques forêts vierges où les serpents et les fauves sont aimants à ceux qui savent aimer. C’est que tu me lançais tes réflexions, tes remarques, les petits riens de ta conversation et que tu me lançais toutes tes heures, toutes tes minutes, tous tes loisirs, tous tes ennuis, que tu me faisais un collier de tes solitudes et que tu regardais fuir vers moi les barques marchandes aux voiles ternes qui ne me reconnaîtraient pas, qui ne me diraient rien et qui viendraient simplement s’amarrer lourdes et béantes et où je lirais sans maître et sans truchement ton clair regard parmi l’embrun, ton humide baiser parmi les paquets de mer.
Car tu m’écrivais, mais tu ne m’écrivais que des choses d’amour, tu ne m’envoyais par la poste que des lyrismes et quels lyrismes sûrs, parfaits, discrets et sauvages!
Tu ne m’envoyais par la poste que ton idéal, ta passion et ton rêve; ce n’était pas ta vie, ta pauvre vie et tu voulais tant me l’offrir telle quelle, mal occupée, hachée, vide, pour m’offrir tout toi, pour ne pas m’offrir seulement ce que tu n’avais pas, le ciel, les fleurs, ce qu’on s’offre en amour.
Pour répondre à tes lettres, pour te renvoyer un peu de ton ciel, de ton univers, de ton au-delà, pour enclore un peu d’infini en une enveloppe, j’étais obligé de descendre par des rues pointues et glissantes jusqu’à la poste, j’étais contraint de traverser un marché aux poissons et je pensais qu’en ta petite ville, là-bas, tu avais une poste aussi difficile, que ton idéal, avant de se mettre en route vers moi, devait traverser d’identiques relents, et je te plaignais et je t’admirais et je découvrais en ces petites épreuves un charme de plus, un peu humble et câlin comme une tache d’huile.
Lorsque tes lettres me parvenaient, je remontais pour les lire en ma chambre et j’enfermais à double tour mon exaltation, mon amertume et mon délice.
Cahier y serait tombé avec un haussement d’épaules. Cet homme avait noyé l’amour dans les mille tracas de la vie: tendre certes, et tristement tendre, il avait une tendresse tiède, lourde, irritée, courte, une tendresse timide, sinueuse, sans férocité: il aurait souri de ma ferveur furieuse, de ma jeunesse en amour. Vingt fois par jour j’avais la tentation de lui avouer ma fièvre et vingt fois je me taisais devant ses yeux gris. Il m’avait fait venir pour que nous fussions deux à être tristes: il avait besoin du vide de mon âme, besoin que mon âme fût vide. Hébété d’amour ou hébété par la vie, je lui plaisais.
Et il laissait sa pensée et ma pensée faire des ronds fraternels dans l’eau et des voyages parallèles à la rencontre des bateaux: il se reposait de ses longs repos de Paris et demandait de la simplicité à l’horizon et à l’immensité.
Cependant les ciels continuaient à me parvenir et à se ruer hors de leur prison cachetée et les éblouissements, les éblouissements pour moi tout seul s’évadaient, caracolaient, incendiaient. Mon aimée, sans effort, variait sa sublimité et sa subtilité et c’étaient des chansons où elle se permettait de dire: je t’aime, en un insouci des répétitions, chaque fois qu’elle avait à dire: je t’aime,—toujours.
Elle cueillait des anémones de mer et des anémones de ciel, des algues roses et des algues mauves, des étoiles indociles, du soleil, de la fraîcheur et un je ne sais quoi des nuits de là-bas, de ses nuits veuves où le regret se mariait au désir et qu’elle m’envoyait à mon réveil pour m’endormir dessus, voluptueusement, et pour que je contraignisse le matin à être encore la nuit, une heure, deux heures, à faire semblant d’être la nuit, pour étouffer, pour apaiser mon amour, et pour que mon amour ne fût plus qu’une nuance, profonde, éternelle, sur la mer et sur le jour.