Les grandes formes qui se lèvent sur la mer et qui peuplent sa netteté et parfois son brouillard, les grandes formes pures qui traversent les siècles comme les paquebots traversent le monde, les grandes formes qui s’endorment et qui veillent sur la mer, entre des ailes d’albatros et des ailes de mouettes, ces grandes formes qui sont la poésie et le mal de vivre, qui sont les phares de rêverie, les phares de l’imprécis et de l’irréel, qui sont des déesses et des mourantes et qui sont la mer elle-même, d’hier et de demain, ces grandes formes me paraissaient se relayer jusqu’à toi, se succéder jusqu’à toi et te porter intact mon songe, intacte la grandeur et la pureté de mon être en t’évoquant.
Et je t’évoquai sur la mer, souple, penchée, ondulante, je t’évoquai souriant comme je ne t’avais vu sourire et j’évoquai tes larmes aussi que je ne t’avais jamais vue verser.
Et tout cela était simple, naturel, si mystérieux que personne ne s’en doutait, pas même Cahier et que je t’écrivais en ayant l’air de n’écrire à personne, d’écrire pour le public.
Et me voici quittant cette petite ville qui me fut hospitalière et où je m’attendris à ma soif. Me voici à Paris, te précédant, en quête d’un appartement où abriter notre secret. Me voici, solitaire, en des rues inconnues, longeant des squares, traversant des avenues, trouant des déserts. Voici des concierges et voici des amis heurtés sans plaisir, aimables, prévenants, conseilleurs.
Et te voici enfin, te voici délivrée de tous tes séjours, de tes stations, de tes paysages, te voici chancelante et amoureuse qui t’abat sur ma poitrine et qui t’évanouis en moi, si lasse, si lasse de ne m’avoir pas eu—depuis si longtemps.
Te voici...
Mais voici que tu n’es pas là. Voici que des heures et des heures, les yeux mi-clos, j’ai commandé au temps, aux souvenirs, que j’ai groupé autour de moi l’escadron volant du passé. Je n’ai pas mangé. Je t’ai attendue à jeun et j’ai laissé glisser ce jour sur les jours d’antan, et je me suis souvenu lentement, comme on prie.
Tu m’as laissé me souvenir et alentir mes souvenirs et me souvenir péniblement et tu n’es pas entrée au beau milieu. Je me suis souvenu jusqu’au bout—hélas!
Viendras-tu maintenant?
Il est tard, très tard. La chambre est noire depuis des temps, pitoyable, un peu dédaigneuse. La lampe qui ne s’est pas allumée et qui s’épaissit inutile, le fauteuil où tu n’as pas jeté tes vêtements, la glace qui n’a pas happé ton reflet, la clef que tu n’as pas touchée, tout est âpre, vindicatif, geignard, tout est famélique et pauvre, pauvre! Je n’ai pas besoin de savoir l’heure aujourd’hui.