Demain, tu me verras monter chez moi, chez nous à pied et je m’éventerai avec ta lettre, de ta lettre, je me jetterai de la boue, de la honte, de l’humanité au visage, pour m’éveiller, pour ne pas m’endormir et m’ensevelir en mon lyrisme, en ma félicité, en ma divinité.

Mais elle, elle, «Madame Claire T...?» Je l’évoque courbée sur cette lettre, courbée sur ces menaces, sous ses craintes; je l’évoque broyée, s’abandonnant, mourante. Non! je l’évoque riant, je ne puis me rappeler d’elle que son rire! J’ai possédé un rire, je suis l’amant d’un rire, je suis un demi-rire! Tes cheveux! ta bouche! tes yeux! Je ne les revois que mourant, s’échevelant en un rire et tu ris sur cette lettre, tu ris dans cette lettre, chérie, chérie...

Tu n’es pas venue—et c’était inévitable. Tu avais reçu la même lettre, la mienne, son reflet de haine et tu t’en étais affolée. Tu n’as pas osé crâner, tu m’as envoyé un télégramme qui m’est arrivé, j’en suis sûr, en voletant d’effroi jusqu’à moi, sans porteur, sans autre intermédiaire que ta peur du danger, un télégramme haletant, craquelé, d’une haute et courte écriture se pelotonnant, cherchant à s’échapper, flageolante et vide, un télégramme éploré, un télégramme d’agonie—et j’ai imaginé, malgré moi, ton rire autour.

Cette chambre est pleine de rire, encore, d’un relent de rire que je sens, que je vois. J’ai acheté un petit abat-jour pour le voir moins, j’ai essayé d’écrire pour moins entendre: le rire a percé l’abat-jour, a percé mes oreilles.

J’ai fini: le rire m’a suivi.

Sois content, anonyme: tu as réussi. Et tu ne savais pas que, avec toi, contre moi, il y aurait son rire à elle et mon rire, le rire qui t’a bravé, qui t’a attiré, le rire néfaste qui t’a créé et engendré tout armé, gros de larmes, inépuisable d’horreur.

Il faut pourtant que je sache qui tu es, anonyme. Tu peux être plusieurs: des gens m’en veulent, parce que je n’ai pas voulu d’eux et de leur amitié, d’autres parce qu’ils n’ont rien à faire. Des voisins, des confrères ils sont trop! des domestiques, des filles!

J’ai une piste.

Ils sont deux qui vivent ensemble, en une tour d’ivoire qui est une tour de soleil et une tour de lune, une tour de marbre ou plutôt une tour d’immatérialité mauve car la lune et le soleil et les étoiles, c’est encore trop grossier pour eux. C’est le frère et la sœur: ils sont poètes puisqu’ils sont frère et sœur et qu’il est poète.