Ils se nomment Tristan et Iseult sans effort, sincèrement, de par la volonté de leurs parents qui, les premiers entre les premiers, avaient entendu Wagner—dans le texte.

Blonds comme on n’est blond que dans les légendes, beaux comme on est beau dans l’au-delà, si purs en leurs regards, leurs gestes, leur démarche et leurs doigts, si visiblement vierges, si ouvertement ingénus et désabusés, célestes de naissance, anges par vocation, ils sont harmonieux en leurs discours et leurs silences et chantent quand ils veulent parler. Leur affection est pour tous ceux qui les connaissent une consolation de l’existence et un avant-goût de l’au-delà. Nonchalamment, dédaigneusement, ils égrènent un chapelet de sublimités, et épandent, sans la couper, la beauté en des phrases qui se dorent de tous les ors et se doublent de tout azur. Rien ne trouve grâce devant eux; que dis-je? rien ne les blesse, rien ne les touche, rien n’existe que les idées, les utopies et les ailes. Assis en leurs hautes chaises, ils rêvent mollement, imperturbablement, comme ils prieraient. Tristan a permis à des fidèles de lire des poèmes lyriques, sans violence où l’élégie—la plus noble élégie venait attendrir et nuancer de discrétion l’audace de son génie.

Quant à Yseult, elle est musicienne et transpose les musiques pour séraphins, pour monades et pour Dieux. C’est un délice vivant et si peu vivant, c’est une extase ambulante, si peu, qui ne sait pas ce que c’est que les rues, qui ne sait pas ce qu’est le chemin de fer, ce que sont les bateaux à vapeur et qui erre dans les forêts, sur les mers et dans les clairs de lune après y avoir été amenée par l’envol d’une Chimère.

Eh bien! ce couple, cette extase, cette immatérialité, c’est ma lettre anonyme.

Chacun a écrit la sienne, lui et elle, chacun a espionné, lui et elle, moi et toi, chère, chère «Madame Claire T...!» Claire! Prénom que je n’ai jamais prononcé, prénom devant lequel j’ai hésité! Il ne vous a pas émus, misérables, ce prénom magique, il ne vous a pas retenus comme au seuil d’une grotte enchantée, comme au seuil du paradis lumineux? Ah! ah! un mot, un mot de plus, à ajouter aux mots qui frappent et qui font saigner, un mot bref, qui ne fatigue pas. Et votre main l’a craché, votre main de scandale et de ténèbre.

Canailles! canailles!

Chaste et pâle Tristan, je ne sais pas si tu as aimé ma maîtresse ou si tu l’as désirée—je ne suis pas de ces gens qui peuvent établir une distinction, une gradation, un pont entre l’amour et le désir et qui peuvent entre eux jeter un précipice—, je ne sais même pas si, pour parler le style de la Bible, tu l’as convoitée: je sais que tu l’as obsédée de ta mélancolie, de tes plaintes, de ton néant lacrymatoire que tu prodiguais, de ton infortune, de ta souffrance, que tu l’as souillée de tes supplications et de ton désespoir, que tu as exercé sur elle le plus effroyable chantage à la tristesse, le chantage à la pitié, le chantage à la fraternité, le chantage à l’âme-sœur.

Et, de ta Tour d’ivoire, tu es descendu dans la rue, tu as bu chez des marchands de vin et le peuple t’a marché sur les pieds, a grouillé autour de toi et sur toi, tu as attendu en des coins d’ombre, en des murs gras, tu as suivi des omnibus, tu as filé des fiacres, et ta sœur—ton rêve de sœur,—a sali ses souliers dans des ruisseaux, courant, suant, se tachant, culbutant pour le plaisir, pour le plaisir de trahir.

Dévouement? A toi.

Ah! c’est beau! c’est très beau!