—Oui, très bien.

Et les larmes me sont venues. C’est que je subissais ton martyre, chérie, ton incessant supplice de dissimulation et de simulation, ton effort pour paraître calme et joyeuse, joyeuse et—j’en étais sûr,—tu pleurais maintenant, tu t’effarais, tu t’affolais à ton aise, loin de ton époux—qui était là.

Et je t’évoque...

C’est ton rire qui me frappe en plein visage, ton rire jaillissant de ma mémoire, jaillissant du passé pour m’éclabousser et m’éclabousser de sang, ton rire s’égrenant, glougloutant, menu, compact, total.

Une vieille femme, genoux fléchissants, allonge sa face, son cou plissé, ses rides vers mon cou:

—J’ai quatre-vingt-six ans, jeune homme, tousse-t-elle si lentement, et j’ai faim.

Ton rire, chérie, ton rire fuse derrière la vieille femme, l’auréole d’une auréole malfaisante et je me recule de ce cadre de rire, de cette niche agressive de rires.

La vieille femme ramasse ses vieux membres et ses vieilles rides, comme elle ramasserait des sous, et s’en va, d’un pas usé, du pas dont un revenant s’en retourne vers la tombe—où il était mieux. Elle n’est pas triste—elle ne peut plus être triste—elle a connu tant d’échecs!

Je me rue sur elle, à travers le fantôme de rire, je lui donne convulsivement des pièces de bronze qui débordent son attente; et des remerciements pénibles, trop de remerciements, filtrent vers moi, des remerciements qui me font peur, qui m’apportent le malheur, qui m’attirent de plus en plus dans le chemin de misère et qui m’y clouent...