Et ton rire, chérie, me suit dans mon taudis solitaire, en mon petit lit à moi, se glisse entre mes camarades, vole de mes livres, de mes cauchemars, de mon sommeil.

Ne ris plus, ne ris plus, chérie! Mais on ne commande pas aux absents!

On ne commande pas au passé quand il revit.

Ton rire, je le retrouve dans les rues, dans les aboiements des chiens, dans les rires même qui fleurissent dans les rues, les rires des petites ouvrières, des filles, des oisifs et des sergents de ville.

J’ai rêvé à ton enfance, chez nous, et ton rire a revécu dans tes rires d’enfant; j’ai rêvé à ta ville natale, à cette dormante Péronne, si triste, si légendaire, si enfoncée dans les siècles—et des rires se sont égaillés de ses tours, des rires ont glissé des jours de ses dentelles, ont passé à travers ses batistes, ont crépité sur ses marais, ont rougi ses briques, ont bondi des murailles, de ses couvents, rires vert-de-grisés, rires nostalgiques, rires millénaires; des rires de bronze ont été chassés de ses canons encloués, des rires se sont élevés de ses tourbières, des rires ont été secoués par les cloches de ses églises et des rires se sont échappés, en boitillant, des rires étroits, de son hôpital.

J’ai rêvé à ton père mort jeune, à ta mère sitôt morte et des rires ont violé leurs cercueils; je t’ai évoquée, jeune orpheline: rires en cornette, rires en crêpes, rires partout!

Et notre chambre est trop étroite pour tous ces rires et mon cœur est trop étroit pour leur amertume: je ne puis les cracher, ces rires, avec des larmes. Je ne puis pleurer, comme un vieil homme, pleurer les larmes qui toussent, qui hoquètent, qui écartent.

Et huit longs jours m’encagent en tes rires, huit jours sans nouvelles, huit jours de rage, de douleur et d’impuissance qui s’étirent entre l’attente d’une lettre d’amour et l’attente d’une lettre anonyme, huit jours raidis, huit jours qui retombent, l’un après l’autre, usés sans avoir servi.

Je t’envoie du courage, poste restante, et—n’est-ce pas?—tu n’oses pas retirer mes lettres et tu vis, cloîtrée en ta terreur, haletante, guettant l’arrivée de ton mari pour te mettre à sourire, longuement, et pour figer sur tes lèvres ce sourire difficile, ce sourire de momie torturée?