II

UNE COUR

On en était resté chez la grande-duchesse au beau langage, au parler des temps où l'on causait encore. Un souper se fût appelé médianoche s'il avait eu quelque raison d'être ou quelque occasion. Le five o'clock se nommait goûter, comme de juste, et les gens qui y étaient priés semblaient sortir des castes, compagnies et corporations que les talents ont su faire respecter parmi les hommes. On n'y paraissait point sans apporter sur son visage la consécration du génie ou de la naissance, ce qu'une affectation d'art décora du terme de patine: on arrivait élu ou prédestiné, on s'en allait charmé, on revenait fidèle. Les diverses académies, les plus éminents de l'ancien corps diplomatique, quelques officiers généraux en position de disponibilité ou passés dans la deuxième section de l'état-major, des ducs et pairs lassés de songer à une chambre héréditaire, des agents secrets qui avaient bien servi coudoyaient sans hauteur des poètes, des philosophes, des conspirateurs d'âme et d'esprit, des politiques de mansardes et des réformateurs d'utopies. La grande-duchesse souffrait tout le monde et n'encourageait personne. Dans l'exil, dans l'abandon, héroïque en son archaïsme qui ne voulait pas condescendre à des subventions, confiante mélancoliquement en son droit divin qui laissait leurs consciences aux traîtres et qui n'achetait rien, elle patientait, dissertait, souriait comme elle eût signé des décrets et refusé des grâces: elle n'attendait pas et ne songeait point qu'on l'attendît. Le malheur public a ce privilège d'unir autour de son objet les dévouements les plus disparates et ces fleurs ennemies que le mécontentement fait germer et courbe vers une même infortune. Le grand-duc de Schmerz-Traurig, détrôné après plus d'excentricités que de revers, n'avait regretté ni son peuple, ni la couronne. Il appartenait à cette époque constitutionnelle qui permettait à peine la débauche aux princes exaltés et les vertus privées aux monarques magnanimes. Cette folie bâtarde qui souffla sur les meilleures maisons après la Révolution gigogne de la France, ne s'était point arrêtée aux vieux burgs du pays. Les diètes et Parlements avaient sévi: le souverain acceptait tout, avec sa liste civile, et paradait dans le désert non sans défier le puritanisme de ses sujets: ses maîtresses faisaient scandale et lui, dans le tas. Artiste, par catastrophe, criminellement passionné pour la musique et les arts plastiques, il échoua dans la danse. C'était le temps où les danseuses avaient cet avantage d'être ou honnêtes ou célèbres: les premières devenaient princesses morganatiques et les autres les imitaient dans la mesure de leurs moyens, en mieux. Otfried Gutbert fit la cour aux unes et emplit sa cour des autres: les impôts, sarcasmes, scandales, condamnations qui suivirent mirent le souverain au ban de sa patrie et de l'Europe: les événements de 1866 eurent, en ce qui le concerne personnellement, plus l'air d'une épuration et d'une exécution que d'une conquête méthodique et raisonnée: il quitta ses états avec aussi peu de chagrin qu'il en laissait. Le pouvoir était devenu pour lui un exercice de volupté dont il ne percevait plus que la fatigue. Il restait de bonne maison, riche, auréolé de fatalité, inspirant juste assez de pitié pour piquer les curiosités et pour ne toucher personne. Il avait la félicité de n'être pas un roi d'opérette, et, à la fin du second empire, les grands-ducs se pouvaient honnêtement divertir à la Grande-Duchesse: ce n'était pas pour eux, il y en avait trop ou trop peu. Il choqua par habitude, révolta, pour ne pas être tout à fait déchu. Il épuisa toutes les nuances de la noce et les marqua de son chiffre. Ce n'était ni barbare, ni ignoble, et sa cruauté passionnelle ne manquait pas de race. Je n'ai pas à retracer, même au trait, ses débauches: elles sont d'histoire. La guerre franco-allemande le trouva ou ne le retrouva pas en Italie, loin de la prise de Rome. Il s'y rencontra avec Thiers, en déplacement diplomatique. Le petit homme d'État français lui promit ses possessions perdues au cas d'un triomphe qu'il n'entrevoyait point: c'était en considération des relations, si j'ose dire, que l'exilé avait su garder dans tous les mondes, même augustes. Ces relations firent respecter le palais de l'avenue Kléber dans les plus désespérées éruptions de la Commune. Mais Otfried-Gutbert ne revint pas tout de suite à Paris. Il entreprit un long voyage. Il se vengeait de sa ruine politique. Il parcourut les pays les plus divers pour en noter les fondrières, les ulcères, les défauts de situation, les fissures, les brèches, les vices de gouvernement. Jouissant de l'envers de son imprévoyance, doué soudainement (ou plutôt par le lent effort d'un atavisme contenu, d'une hérédité qui avait amassé par l'absurde) d'une sagacité, d'un génie stratégique, voire d'une science de création, il refit la carte d'Europe, idéale, donna le coup de pouce du démiurge qui peut changer le cours d'un fleuve et du Destin, poussa jusqu'en Perse et publia enfin cet Itinéraire de Paris par Jérusalem [1] qui, tiré à très petit nombre, devint aussitôt plus rare que le «vrai» Traité des trois imposteurs, c'est-à-dire qu'il disparut ou à peu près. Otfried sourit: il n'aimait pas les gens qui lisent: ils lui avaient coûté trop cher. Il était arrivé au résultat qu'il souhaitait sans l'espérer; on l'estimait. Il eut l'exigence et la coquetterie de se faire élire membre libre de l'Académie des sciences morales et politiques; c'est, pour le diable, la dernière façon de devenir ermite. L'âge venait. Otfried Gutbert ne pouvait plus tomber aux pires excès et aux paroxymes séniles: il avait pris ses précautions dès son adolescence et avait goûté à ces effroyables voluptés qui pourrissent honteusement de leur essai sans plus nous tenter d'ores en avant. Il devait d'ailleurs cette politesse à sa race de faire souche d'honnêtes gens. Une famille de perpétuels prétendants, qui lâche de temps en temps une fille sur un trône étranger ou qui englue pour un mâle la triste descendance d'un roi trop prolifique, lui offrit son ultime héritière qu'il épousa non sans pompe et qu'il rendit mère d'un enfant du sexe féminin à laquelle il imposa les prénoms de Marie-Sophie-Augusta-Sévère-Clémentine-Alessandra. La naissance de cette enfant remonte aux derniers jours de l'année 1878. Otfried Gutbert vécut encore quelque peu. Devenu impotent, il se souvint qu'il était prince, qu'il appartenait à une Académie et convia chez soi des confrères et des frères. Les souverains dépossédés firent cour à part, arguèrent de protocole: les plus gueux se décidèrent à grand'peine et quelques-uns parce qu'ils avaient des enfants en bas âge dont les jeux requéraient un ou une partenaire de rang égal. Les corps savants se haussèrent à ces réceptions et les causeurs vinrent y prendre une autorité séculaire, du ton et du style, comme le vin des hanaps. On n'y médit pas plus qu'on n'y conspira: crispé, le visage pâli et congestionné à la fois des suprêmes titillations de la vie et des affres de l'au-delà, l'œil clair d'une ironie obstinée et d'on ne sait quelle dédaigneuse sérénité de l'âme devant les supplices proches de l'enfer, souriant et pénible, oppressé, retenu en son agonie, majestueux parmi sa décomposition, il discutait, semait sans l'étaler une érudition volée on ne sait où, innée ou adventice, corrigeait des opinions, redressait des hypothèses, taillait dans des utopies ou amplifiait des plans, des systèmes, ne gardant son sérieux que sur les sujets badins ou joyeux et plaidant gravement, grandement, l'incompétence.

NOTE:

[1] L'auteur ne croit pas trop s'avancer ici en promettant une édition nouvelle de cet ouvrage introuvable. A part quelques coupures exigées par la bienséance internationale, ce sera, avec ses incorrections de langage, ses archaïsmes et néologismes, le pamphlet même d'O.-G. IV.

Il disparut ainsi à mesure, se donnant par lambeaux au démon, où plutôt se dégageant, se perdant, se fondant dans le néant et devenant lui-même néant, comme les empereurs romains devenaient dieux, en une apothéose moderne, et d'un orgueil si effrayant qu'il se peut survivre à jamais. Il n'avait plus de terres à léguer à sa fille: il lui légua la terre, sans plus. Du haut de son exil et de son doute, il la sacra impératrice et lui assura des destinées, la munissant par avance d'un conseil de régence unique: c'étaient les académiciens, artistes, anarchistes et mécaniciens qu'il avait assemblés.

La veuve du grand-duc, Marie-Albertine de Gothie était parfaite comme le sont toutes les princesses de sa famille lorsqu'elles échappent à leur ancestrale fatalité. Elle s'était mariée parce que son père s'acharnait à demeurer prétendant et que les plus fortes alliances, celles qui pèsent dans les congrès, se contractent avec des souverains déchus et que les familles comptent toujours plus, sur le papier, que les territoires. Elle avait perdu son père presqu'en même temps que son mari, et deux mois après que sa sœur cadette, enlevant un sculpteur napolitain, le trompait d'abord avec son modèle, puis se réfugiait au harem du sultan de Tripoli pour échouer, de cafés-concerts en bazars, à un couvent peu dégoûté où elle mourut de la poitrine. Ses frères portaient l'épée un peu partout, placés dans toutes les cours comme des gages d'amitié d'une dynastie malheureuse et pour appeler sur elle, en cas de vacance, l'attention des frères et cousins plus avantagés. Marie était à Paris aussi seule qu'on peut l'être et s'en trouvait bien. Elle ne vécut plus que pour son enfant. Elle l'aima en princesse. Avant tout, elle pria pour elle. Puis elle l'éleva suivant son rang, et pour ses destins. Elle ne connaissait de son duché que ce qu'elle en avait lu dans les almanachs de Gotha et ce qu'elle en avait entendu soit à l'époque de ses courtes fiançailles, soit dans la suite et par hasard. Elle voulut que sa fille possédât sa patrie et sa propriété dans son histoire et dans son âme. Les savants de son époux s'y employèrent. Marie était de cette école de souveraines qu'on fait grandir pour régner et auxquelles on n'apprend rien, la grâce et la naissance suppléant à tout et la seule occupation d'une princesse, étant, comme chacun sait, la charité qui ne s'apprend pas, qui ne se mesure pas et que les ministres, chambellans et budgets peuvent réglementer, en outre. Elle en était restée à la théorie des bals de la Restauration, à la frénésie de représentation et de droit divin qui se déchaîna à cette époque, aux promenades encensées, aux voyages de fleurs et de cantiques, aux saluts et génuflexions qui sont de tradition, d'usage, de bienséance et d'ordre. Elle n'avait pu épuiser sa réserve de révérences et n'avait jamais dansé—ou presque. Elle ne croyait pas à la science, croyant en Dieu, et méprisait l'histoire, cette fille qui avait si souvent et depuis si longtemps trompé les siens. Mais elle considérait son enfant comme une Schmerz-Traurig: elle était si peu à elle! Et à voir ses yeux pâles, ses cheveux blonds, ce sang allemand qui rêvait, chantait et grondait en elle, qui se gerçait parfois sous la peau et apparaissait âprement, la veuve ressentait le respect et la terreur qui l'avaient enchaînée à son mari. Son affection resta digne, et sa sollicitude froide et stricte veilla passionnément. L'esprit et le cœur de Clémentine-Alessandra s'ouvrirent peu à peu aux paysages du pays perdu: ses légendes lui tinrent lieu de contes de fées et ses fées furent des fées vassales, des fées bien à elle; les héros et les ogres, tout ensemble, les archanges casqués et les bourreaux mitrés étaient ses grands-pères; les forêts lui appartenaient—et les gnomes et les Elfes: elle prit ainsi quelque habitude du merveilleux, acquit d'écouter des prouesses sans défaillir et de ne pas trop s'indigner des forfaits les plus noirs. On lui dénombra les fleurs et les étoiles de Schmerz-Traurig et ses poupées furent ses aïeules reconstituées, si j'ose dire, et souriant, sur nature, couronnées ainsi que les couronnèrent les légats d'antan et les antipapes. Ses éducateurs étaient excellents: ce n'étaient pas des professionnels. Ils se piquèrent, apprirent eux-mêmes ou réapprirent, firent ainsi des découvertes et se poussèrent plus avant dans les diverses classes de l'institut. Ils avaient deux joies à instruire l'enfant: celle de retrouver du passé et de le rendre à sa propriétaire légitime, d'entrer dans le passé, de voir ce passé revivre, se mouvoir à peine, hésiter, lutter contre le présent,—et la joie aussi de préparer l'avenir, d'armer chevalière de la chevalerie moderne et de la seule chevalerie possible, une élève auguste et infortunée. On a rarement les disciples qu'on mérite. Tomber du bout des lèvres sur une petite fille qui est l'héritière et l'héritière idéale de pays d'hérédités, d'héroïsmes et de crimes sans exemples, avoir à lui apprendre qui elle est, ce qu'elle aurait pu être, la former, préciser, diriger sa nature, la faire femme et la faire déesse, c'est une fortune inouïe. Ces vieux hommes se sentirent, à son usage, pères et nourrices. Ils la choyèrent artistement et eurent, enfin, le génie de la science. Ils coupaient, tordaient, sculptaient leur érudition en gâteaux, en jouets, l'amusaient de batailles brandies comme des hochets et l'accoutumaient aux victoires ainsi qu'à des répons. Elle s'amusait et se rappelait à mesure. Les savants avaient l'air de traduire, par fragments, des rêves ou ces remembrances qui se lèvent la nuit, parées et armées, des retours de passé, car le passé ne se résigne point et a des vivants qu'il aime et auxquels il revient, fidèle et empressé. La petite avait déjà entendu ceci et cela: ces géants, ces cuirasses, ces glaives, ces burgs, elle les avait dans le sang. Dans les petits salons, l'hiver, chauds et jolis, beaux pourtant, elle s'instruisait en vaguant, en taquinant ses maîtres, sautant d'un renseignement à une idée, car, au cours d'un récit, subitement, elle avisait un tableau, une image, un meuble, un incident et interrogeait, allait plus loin, montait aux sources, à une cause, à un précédent. L'été, elle assemblait ses éducateurs dans le jardin et c'était un groupe d'enfants qui mordaient aux arbres, aux fleurs, qui s'égratignaient en parlant, riant, pleurant, jacassant, courant, dans un charme. C'est ainsi que grandirent ses robes à trois plis d'infante, c'est ainsi qu'elle se prépara à savoir et à savoir tout. Rien ne la dérangea, pas même des bruits de restauration.