La douairière sembla entrer toute vive dans sa niche de sainte et joindre ses mains pour le marbre de son tombeau—jusqu'à l'holocauste du bazar de la Charité où elle périt, en esprit et de cœur. Elle ne mourut que huit jours après, de n'y être point morte. Elle fut martyre de son désir et cela suffit au Seigneur.

Clémentine-Alessandra fut donc parfaitement orpheline en mai 1897. Elle avait atteint l'âge de sa majorité légale: dix-huit ans. Elle régnait. Elle renonça aux tabourets qui l'avaient dressée jusque-là, s'accorda le droit de lire, de vivre, de voir. Et elle se sentit vraiment en deuil. Les fragments d'histoire, de philosophie, d'esthétique, de morale, de politique et de littérature qu'on lui avait raboutés et cousus, les fantaisies, subtilités, théorèmes et autres à peu près ne pouvaient rien contre l'existence, n'étaient rien qu'un reflet menteur et déchiré, sans aucune relation avec la réalité: elle se promena, regarda, et, de la rue, la vérité entra en elle, la blessa, la troua et la prit. Elle eut honte des délicatesses qu'on avait eues envers elle: on lui avait mâché de l'âpreté, de la cruauté, de la bassesse; on lui avait coupé l'infini en petits morceaux, on avait enlevé à l'épopée ses os et sa moelle: sadismes à l'usage de la dauphine, flatteries, réticences, pudeurs! Elle se plaignit à ses maîtres, on recommença: elle plongea dans la science comme une pauvresse d'étudiante polonaise et sut enfin, contre tous. Donc ce furent dans son salon non plus des causettes de crèche, mais des conversations profondes, pleines, mûres, audacieuses, dignes de la princesse, dignes des gens qui lui parlaient.

Ce jour-là, la réunion était très brillante. Un chacun s'était signalé par des chefs-d'œuvre ou des attitudes: toutes les cohortes de la gloire étaient représentées,—et le scandale. Le célèbre Achille Hérat coudoyait l'illustre Morive; le premier entré obscurément à l'Académie française par l'effort d'une coalition hostile au romancier Hubly, avait, le jour de sa réception, gravi tous les échelons qui, de l'honorable médiocrité, conduisent à la popularité universelle: sa femme y était venue avec son petit dernier sur le bras et, comme l'enfant criait un peu plus que de raison, elle s'était bravement dégrafée et lui avait donné le sein qui était beau. Le geste devint prémédité, classique: on l'aima. L'Émile de J.-J. Rousseau fut cité, à ce propos, et M. Hérat fut promu réformateur, patriarcal, révolutionnaire, chef du parti de la simplicité violente. Il se piqua, se révéla dans l'éducation et siégea au Conseil supérieur de l'instruction publique. Il faisait autorité, depuis, pour les choses de la nature et c'est à ce titre qu'il fréquentait chez la jeune Clémentine-Alessandra qui avait eu besoin du sein, comme une autre.

Morive était ou avait été homme d'État. Après des exils, et d'autres exils dans des préfectures de province, après des élections difficiles et de brillantes invalidations, il avait en un an conquis le fauteuil de président du Sénat et le fauteuil que l'Académie, cette année-là, offrait à la politique. Depuis, la vie publique s'était retirée de lui et, pour ne paraître point cultiver, dans sa retraite, les jardins sablés de jetons de présence qui se creusent de mines congolaises et se fleurissent d'arbres-caoutchoucs et de cimetières d'ivoire, il écrivait des mémoires, études, parallèles, dans le format in-8⁰.

Des auteurs dramatiques se fuyaient et se réfugiaient au centre d'économistes. Et Clémentine-Alessandra écoutait Eusèbe Gaël. C'était son confesseur laïque. Il ne faisait pas profession de psychologie. Il était venu à la connaissance des hommes en disséquant des époques et des légendes, en interrogeant les étoiles, sans souci d'astronomie et en musant à travers les siècles, au bord de la Seine, au hasard des livres trouvés et des anecdotes surprises. Il s'était doucement adonné à un pyrrhonisme câlin. Il aimait Dieu cependant et lui pardonnait ses miracles pour les récits contradictoires et charmants qui les avaient commentés. Il ne séparait pas plus la foi des aventures et des coutumes d'antan que leurs armes ou leurs bijoux: ça entrait dans le tas, ça faisait partie du trésor. Archéologue qui ne veut pas approfondir, qui en sait assez quand il a vu et senti, qui prend partout le fin, le joli et le délice, il était merveilleux de sensualité, goûtait, buvait les siècles, le passé, le présent, à même, en laissant l'amertume et la lie. Les saintes et les héros lui avaient appris les secrets et le secret d'aujourd'hui. Il ne se trompait pas, scrutait, en se jouant, et devinait comme si Apollon, touché du délicat hommage de son amour, lui avait accordé ses dons et lui départageait ce qui n'avait pas servi à Delphes. Il caressait sa barbe grise, se penchait, se cassait un peu et la princesse suivait ses paroles, non sans un soupçon de fièvre et de malaise:

—Je suis malheureux, disait-il. Je reste béant devant les catalogues de bouquins: tant et tant que je n'ai pas faits! Et quand il me faut une bonne leçon d'humilité, je lis non les vies des grands hommes, ces recueils d'anas et ces scénarios de mélodrames, mais les journaux, vieux et jeunes, débordant de faits et de faits divers, de comptes rendus de théâtre, de toutes ces actions, de toutes ces pensées qui vous sont volées par d'autres, qui font partie intégrante d'autres destinées, qui existent, contre nous. Ah! ne pouvoir pas avoir une vie immense, la résultante et le résultat de toutes les autres vies, ne jouir des efforts qui nous ont précédés qu'en ce qui nous entoure, avoir une vie résumée, concentrée, plus facile et non plus grande, avoir moins à travailler et n'en avoir pas plus de vie à soi, plus d'intensité dans l'air qu'on respire, voir que la vie, c'est l'homme dont parle Pascal, et qui vieillit à mesure, non une série ininterrompue, un bloc sans cesse enrichi, un magma infini de molécules, d'atomes, de monades vivantes et pensantes qui s'amoncellent et qui amoncellent leur vigueur et leur vertu de toute éternité pour vous, ne pouvoir pas être tout, tout avoir, tout sentir frémir en soi, être immense, enfin,—et calme! Être un être et non l'homme, le dieu homme, définitif, comme on dit, le triomphe, quoi! Passer en des manifestations déjà connues, ne pas aller plus avant dans la victoire, ne pouvoir pas exprimer autrement et mieux la vie, ne pas la posséder, l'étreindre, la jeter en pâture, totale, aux yeux et aux âmes des gens, être un chaînon, une ficelle à racontars, se résigner à la manière, se résigner à tout, quel sort!

Il s'animait:

—Voyez! on simplifie tout, on a des synthèses plus exactes, plus complètes, plus brèves; en chimie, en physique, dans la science, partout, dans des applications, on réduit à sa dernière expression; dans une sorte d'algèbre qui envahit l'industrie et la mathématique, on réduit au plus petit volume, on arrive au strict de moyens et nous, la pensée, la phrase, la vie lyrique, la vie vraie, pas de progrès, pas de conquête, rien! Le verbe se refuse. Ah! j'envie les Titans, j'envie la pierre même qui est un tout, bien à soi, à qui pas un éclat n'échappe avant d'être brisée et qui est, à peu près, éternelle.

—C'est sa revanche, dit la grande-duchesse. Mais vous avez un homme parfait: c'est mon frère et cousin, l'empereur allemand.

—Ne raillez pas, continua Gaël. L'empereur Guillaume est intéressant, mais il en abuse. Il ne se parfait pas, il se disperse, car on peut se disperser en une étude trop forte de l'unité et de l'autorité. Il ne rappelle pas à lui les grands exemples et les siècles ou les légendes comme des vassaux, des dames d'honneur ou des parents pauvres, il va vers eux, se courbe devant eux, court, s'éloigne de soi vers eux, comme Louis de Bavière: il est poète plus qu'empereur. Il ne faudrait pas qu'il fût un jour Lohengrin, pour être un autre jour l'amiral Dewey et un jour encore Edison ou Tennyson, il faut qu'il soit tout cela continûment, en mieux, et mieux, et autre chose, et tout, tout,—et soi.