—Non, ce n'est pas vous. Je ne vous dois pas mon sang, à vous. C'est un sacrifice humain, un sacrifice horrible, que je devais à ma race, à mon père, un sacrifice expiatoire pour des crimes, au hasard, sur les routes et dans les burgs du Schmerz-Traurig. Vous avez été mes officiers de tête, comme nous eûmes des officiers de bouche. J'ai agi en princesse. Voilà.
Gaël interrogea:
—Mais qui? Qui?
—Personne. Je ne me suis pas donnée, Monsieur. Je n'ai permis à personne la vanité de m'avoir possédée.
Eusèbe Gaël ne l'écoutait plus. Il considérait les murs de la chambre, sondait leur profondeur, et, des yeux des portraits qui s'y succédaient, descendait à leurs âmes. Il évoquait les mauvais esprits. Ces hommes avaient tué et volé, ils avaient ployé des peuples et leur peuple. Et les pauvres femmes qui avaient été leurs femmes, que de larmes, elles avaient pleuré sur les perles, les pierres et les diamants de leur cassette! C'était entre ces témoins et ces conseillers que Clémentine-Alessandra s'était décidée,—et les siècles ne l'avaient point arrêtée. Il se reprochait tout, à lui et à ses confrères. Ils avaient enseigné les sciences et les lettres à l'enfant: ils avaient sous-entendu la vertu, incluse dans l'ensemble des connaissances humaines, ils lui avaient appris le bien et le mal, le néant des plaisirs: c'était son chef-d'œuvre à lui, il en attendait des chefs-d'œuvre, c'était la merveille féconde, la gloire du siècle nouveau; il ne se demandait même pas si elle serait reine, l'imaginant impératrice et déesse, lui prêtant des réformes, des révolutions et des miracles,—et elle avait trahi sa confiance, ses espoirs, elle avait des paroles de fille! Pour un peu, elle se fût mise nue! Et elle était belle. Derrière les meurtrissures de son visage, il la retrouvait fine, haute, idéale. Elle n'avait pas de sensualité. Elle avait certainement cédé à un vertige. Le démon l'avait poussée. Elle était trop pure, trop grande. Elle avait donné sa virginité comme une petite donne la fortune de sa mère, gentiment... C'était plus affreux, c'était l'horreur même. Un instant la douleur de Gaël fut telle qu'il eût offert sa fille pour réparer l'irréparable, pour rendre à la créature parfaite qu'il avait formée ce qui la ruinait à jamais, mais il se détacha de son affolement et de sa préoccupation des empires. Clémentine-Alessandra lui contait son aventure, les Champs-Élysées, l'hôtel, les discours du jeune homme, sa poursuite et l'injure finale: «Messaline.»
—Je n'ai vraiment pas de chance, conclut-elle.
Gaël se consulta un instant, rassembla ses idées, son courage et, simplement:
—Vous l'aimez, affirma-t-il.
Il sursauta. La grande-duchesse ne protestait pas: doucement, naturellement, elle s'abîmait en sanglots. Jamais Gaël n'avait eu autant envie de pleurer. Son accablement d'éducateur et d'ami, la vieille observance des principes moraux et sociaux qui résistait à ses paradoxes, son retour sur lui-même, son involontaire religion, son loyalisme, l'irritation même des discours de Clémentine-Alessandra le tenaient à la gorge: une oppression certaine s'éternisait en lui: il fut pourtant assez respectueux de la tristesse princière pour ne s'y associer point. Il pesa les larmes à distance, sans avoir l'air de les entendre. Et la paix entrait en son cœur, de remarquer que la jeune fille revenait à l'humanité, qu'elle se repentait, qu'elle s'énervait,—c'est tout un,—qu'elle n'était plus ce monstre d'autorité qui dispose de sa virginité comme d'une province, qui regrette seulement la possibilité de ne se pouvoir livrer encore pour la première fois et la totalité de la honte.