«M. Gaël, vous n'aviez pas à prendre la peine de deviner. Je vous aurais tout appris, comme c'est mon droit. Vous m'insultez. Pourquoi? Je me suis donnée, oui. Mais j'étais à moi.
—Malheureuse! malheureuse!
—Vous êtes républicain, Monsieur. Vous ne pouvez pas juger. Vous vous êtes mis, à plusieurs, à me faire princesse, à me donner une âme royale. Ce que vous ne pouviez m'offrir, je me le suis accordé. Je suis complète, parfaite (je n'ai pas besoin d'humilité en ce moment, n'est-ce pas?) il ne me manquait que mon empire. Ce n'est rien, car ça se trouve. Et, en apportant chacun votre pierre de vie à l'édifice, en construisant un être, une entité, en soufflant de la pensée, vous n'avez pas pris garde à la petite chose de chair qui tremblait au-dessous de cette beauté idéale, de ces réflexions armées, de cette force, de cette puissance qui devait venir puisqu'elle se créait à mesure. Vous ne m'aviez épargné aucune des infirmités, des gênes de la femme, je restais femme, je restais vierge, petitement. De la vierge, je souffrais les désirs étroits, les besoins, la menue somme de tracas et de chatouilles qui montent au cerveau, qui paralysent la volonté, qui, cruellement, tyranniquement, jettent l'esprit, l'ambition, les immenses convoitises de terre et de ciel à bas, qui les descendent à la place même où l'on cache, dans un cercueil d'opprobre, la tête d'une guillotinée. Je devais être petite fille ou reine: j'ai choisi.»
Gaël leva la tête, et l'œil en larmes, il dit seulement:
—Pardonnez-moi. J'ai une fille.
Il avait une fille, en effet qui lui était restée, à la suite d'un divorce mystérieux. Il l'avait laissée en un couvent, sans en savoir rien que la laideur de l'âge ingrat jusqu'au jour où elle s'était imposée à lui, des mille gentillesses que souffle à une enfant le désir de n'être plus enfermée entre cent, et du secret des cœurs qui s'engendrèrent. Elle l'amusait depuis, le charmait, l'intéressait, tenait le milieu entre un animal délicieux et un livre: il surprenait la vie à ses gestes, s'enfonçait en son innocence ainsi qu'en une forêt primitive, cueillait des répliques, des étonnements, des questions, des remarques, à même la fraîcheur, la candeur, le feu plein et pur de ses dix-sept ans. Il n'avait jamais imaginé qu'elle pût changer. Et voilà qu'il trouvait de l'inquiétude au creux des meurtrissures de la princesse, qu'il craignait, qu'il sentait sourdre des appétits, du sang trouble, un essaim de besoins, des soifs de besogne, toutes les souillures possibles que jusque-là il avait étudiées de très loin, pour les autres, chez les autres. Il percevait en soi le ravissement du père qui naît tardivement à ses soucis et les soucis l'assaillaient, depuis leur naissance, en troupe, en horde. Il redoutait rétrospectivement et sa terreur prenait corps: c'était cette grande fille devant qui il s'émouvait, cette fille qui se défendait, qui se glorifiait et où la déchéance, le vice, l'orgueil, le défi avaient élu domicile.
—Monsieur Gaël, dit Clémentine-Alessandra, vous avez une fille, mais moi, je n'ai pas de père. Ce n'est pas la même chose. Et ne me reprochez point de manquer de pudeur. La pudeur! ce n'est pas un manteau, ce n'est pas un masque, c'est un maillot menteur! Et la virginité, mon ami! Un fiancé bourgeois a droit à la virginité de sa fiancée: c'est tout ce qu'il épouse en elle, c'est le contrepoids d'une existence aveuglée, murée, médiocre, âcre: mais moi, moi, ai-je un fiancé? Je suis fiancée au destin et le destin n'est pas chaste: il faut qu'un Empereur se prostitue à une armée entière de prétoriens avant qu'elle lui jette son sceptre et son trône; il faut choisir, vous dis-je, j'avais la tête trop lourde: elle a emporté le reste.
Gaël eut un mot désolé:
—Ce n'est pas moi qui!...
Elle se fit plus impérieuse.