Il affirmait. C'était M. Lévy-Wlarmeh de l'Académie des Inscriptions.
On lui connaissait une figure d'évêque, une nature de bénédictin et un cœur d'inquisiteur. Il se mourait de cette maladie incurable et longanime de n'être pas prêtre. «Il me manque, soupirait-il, non la vocation, mais le baptême», et il souriait des sourires que cette phrase éveillait toujours. Intraitable sur toutes les questions de dogme et de liturgie, savant, infaillible, tyrannique, il anathématisait in partibus infidelium, et, de son siège d'Institut, agissait en antipape, plus saint, plus certain que le pape, choisi dans le troupeau complet des hommes, sans ordination, sans sacrement—et la science lui avait apporté avec le secret de la foi, son autorité et sa majesté.
—Je ne suis pas quiétiste, affirma la jeune fille, je suis protestante.
M. Lévy-Wlarmeh ricana respectueusement sans répondre.
—Je vous comprends, lui dit Eusèbe Gaël. Vous pensez que le protestantisme allemand est une religion d'État, une religion de militaires disciplinés, de camp sans désordre, un ciment sobre de places fortes et de murailles guerrières, un Code strict et pratique plus que des litanies...
—«Ne parlons pas religion, interrompit Clémentine-Alessandra. Ma mère était catholique, j'ai eu des aïeux qui étaient chefs de la milice sacrée. Si l'orgueil poussa Othon II de Schmerz-Traurig à faire creuser pour sa dépouille mortelle un pilier de la cathédrale de Zeusnacht, à y faire déposer son cercueil debout, pour ne pas être foulé aux pieds par ses sujets, s'il ordonna de faire tailler son image casquée sur le pilier et de tailler plus bas, à genoux, deux figures de varlets, dont l'une devait être le pape et l'autre le pape précédent, c'est qu'il avait été ployé par ces deux évêques de Rome et qu'il avait droit à une revanche. Et c'était un bon homme de guerre. Mon ancêtre Rupert V désira que les cheveux de son cadavre fussent brûlés, ses dents broyées et le corps jeté dans la chaux: mais cette humilité lui venait de son suzerain l'empereur Maximilien Ier. Quoi qu'il en soit, je suis d'assez bonne famille. Je n'ai pas de nom.»
Elle rougit à ce mot, d'un souvenir, mais se remit:
—Nous nous appelons Schmerz-Traurig. Et c'est tout.
Son émotion n'avait pas échappé à Gaël. Il la regarda longuement. Ce fut sur son fauteuil comme un effondrement. Il découvrait des rides, des cernures, tout un acte d'accusations et les accusations de l'acte, un réquisitoire moral et charnel qui se levait de son sourire, qui, des fossettes, des mouvements de paupière, des jeux de sourcils, se dressait, criait et jetait aux peuples des reflets fripés de joie criminelle, des relents de jouissance, un je ne sais quoi d'humide et molle volupté. Il pensa gémir. La voix lui manqua. La conversation qu'il ne dirigeait plus vira, oscilla. Et la jeune fille qui sentait le regard du vieux philosophe sans oser le voir, la jeune fille plus troublée, plus allante, parla, prolongea le dialogue, tira sur des répliques pour fuir le tête à tête qui la guettait, qui s'approchait avec les ténèbres, qui devait tomber quand les hôtes prendraient congé, puisqu'on ne dînait pas. Et les gens prirent congé.
Gaël avait incliné sa tête songeuse: «J'aurais à parler à Votre Altesse.» Elle le précéda dans sa chambre... Déjà, avant qu'elle eût pu offrir un siège à l'académicien, avant qu'elle se fût assise, Gaël lui avait saisi les mains et, sans souci du protocole, bousculant de son indignation, de sa stupeur, de sa pitié toutes règles et toutes distances, d'un souffle, d'un râle, il lui lançait un seul mot: «Malheureuse!» Elle comprit, ne lutta pas, ne nia pas, se retira un peu et s'assit, calme. Et elle commença: