On s'aperçut que ç'allait être une conférence. Mais on ne pouvait l'éviter. Déjà la voix de Gaël s'était élevée et avait assemblé les groupes et les esprits. Les poètes ne discutaient plus, les mathématiciens s'étaient arrêtés de rêver à deux et les philosophes ne parlaient pas cuisine.
Et puis, dans ce salon un peu mangé d'ombre, dans ce salon d'exil et de nostalgie, dans cette société de vieillards, devant l'enfant qui attendait un trône, il était décent d'évoquer une divinité propice, d'appeler un vainqueur, un dompteur de couronnes.
—L'avenir, souriait Gaël, est commandé par le passé, il est fonction de ce qui est devant lui, comme tout. Quand on s'est bien assuré le temps, on a le reste à soi. L'Empire a été un exode continu et un héroïsme passif. On lit dans la Constitution: «Le gouvernement de la République est confié à un Empereur.» Lettre morte des papiers officiels! C'est la vie de la nation et d'un chacun qui est confiée non à un Empereur mais à l'Empereur. Je m'épargnerai la vaine tâche de rappeler ses campagnes. Mais à part quelques ciseleurs, peintres, statuaires et faiseurs de cantates, on laissa les armées impériales se battre en rase campagne, assiéger et investir en ne les gênant que d'une admiration lisse et constante, on lut d'une âme vibrante le Bulletin et on ne le commenta pas. C'est seulement lorsque le drapeau blanc flotta sur la France apaisée, contenue, abrutie que la France rêva à ce qu'elle avait fait sans comprendre, en mettant un pied devant l'autre, en croisant la baïonnette et en mâchant la cartouche, à mesure. Et la France imagina l'Empereur qu'elle avait perdu. Elle ne l'avait pas vu. Dans un nimbe, dans un halo, il avait paru, apparition, blanc ici, jaune là, vert de son habit d'uniforme, et bleu, parfois, lorsqu'il s'habillait en grenadier. Ses traits véritables n'étaient pas demeurés dans la mémoire des hommes, plus attachés à ses médailles et à ses monnaies. Lorsqu'il eut vidé les Tuileries, lorsque son ombre même, après la Terreur blanche, s'en fut le retrouver par-delà les mers, la France, délivrée et inquiète de sa délivrance, le chercha en ses souvenirs et en ses hallucinations. Elle ne retrouva que soi—et ce qu'elle eût dû ressentir sous lui: c'était beaucoup, c'était trop pour ce qu'elle était devenue, à genoux devant la Chambre introuvable. Elle s'obstina: son frisson ne lui suffisait pas. Elle voulait le froncement des maigres sourcils de son maître exilé, le sursaut de son ambition, le droit et vite éclair de sa volonté. Elle en fut pour son tardif regret. Ni les ministres, ni Béranger, ni Ségur ne lui rendirent l'aventurier, le souverain qu'elle comprenait, qu'elle désirait après l'avoir subi et adoré, par ordre. Et ce fut le passe-temps, la passion du siècle: retrouver Napoléon. C'est l'histoire entière du règne de Louis-Philippe, c'est Balzac, c'est Hugo, c'est le coup d'État de 1851. On voulait ravoir, avoir Napoléon. On fit crédit en son honneur, à son neveu, on attendait sans cesse qu'il ressuscitât et on l'attend encore, chez d'autres neveux, sous un képi, n'importe où. Ah! l'avenir n'est pas à lui? qu'en pensez-vous, Madame?
Eusèbe Gaël était le seul homme dont la princesse souffrît une question.
—Je pense, dit-elle, que cet avenir est peut-être le royaume qui n'est pas de ce monde ou des provinces de ce royaume. Les âmes inquiètes reviennent inquiéter d'autres âmes et se révéler à elles, car on ne les comprend pas et ce leur est douloureux. On n'aime les rois que longtemps après leur mort et c'est alors seulement qu'ils trouvent des sujets passionnés et des ministres de génie. Mais ce n'est pas l'heure.
—L'heure, n'est-ce pas? ajouta Gaël, c'est celle du Jugement?
—Oui, répondit Clémentine-Alessandra. Et les âmes se grouperont autour des maîtres et des amis qu'elles auront choisi, en dehors des temps. Ce sera un parterre admirable de sympathies, de tendresse, de charme et d'amour lumineux. Et Dieu aura le courage de ne damner personne.
Il y eut un murmure d'extase. C'était joli, vraiment, et d'un optimisme si haut, d'une indulgence si sereine, d'une grâce si sûre qu'on crut la jeune fille, que, pour la première fois, on la sentit puissante, régnante, de la famille des rois,—et de Dieu, leur père à tous. Et quel corollaire heureux de la vie totale proposée par Gaël, le délice conquis aussi pour l'au-delà! Il ne restait qu'à travailler ici-bas et à mériter de continuer ailleurs.
Mais un vieillard protestait:
—Votre Altesse est quiétiste.