Elle sonna.

—Faites monter, dit-elle simplement.

—Votre Altesse...

—N'y a-t-il personne?

—Que Votre Altesse Sérénissime m'excuse: il y a un pauvre qui veut voir Son Altesse. Il insiste.

—Qu'il monte.

Il monta. Il entra. Il ne jeta pas un regard sur la princesse, dévisagea Gaël et, d'une voix brisée, hagarde, il interrogea:

—Ah! c'est vous? vous êtes le père?

Il avait, depuis le matin, vécu plusieurs vies. Il était dès l'extrême aurore resté attaché au palais de l'Avenue Kléber, s'enfuyant et y courant à nouveau, craignant d'oublier sa place ou de le voir s'écrouler, rentrer sous terre comme un cauchemar. Puis lorsque la masse de pierre l'avait une fois de plus aveuglé de fureur, il retournait aux autres avenues, celles qui n'avaient pas le palais, il se brisait les nerfs, le cœur autour de l'Arc-de-Triomphe. Il tournait en une cage de haine et de désir. Des maisons de riches le cernaient à gauche et à droite: un essor de valets et de femmes de chambre l'emprisonnaient en leurs courses et leur babil; des voitures croisaient. Au centre, l'Arc-de-Triomphe, livide d'un soleil naissant, se dressait pareil à une guillotine. Un tape-cul de dressage filait et se rattrapait au vol, à mesure: le jeune homme le retrouvait toujours à ses côtés, aussi vite, aussi retenu, le cocher abrutissant le cheval, dans un cercle.

Pour ne plus le voir, le jeune homme regarda l'Arc-de-Triomphe. Confusément, il s'attacha à des détails de lumière, à ces caprices du soleil sur la gloire qui arrachent un œil, un relief de chair, un mouvement héroïque à l'ensemble terne et serein, en son éclat sûr comme l'éternité: il lui sembla que le soleil lui présentait, à lui, des soldats et des victoires, que la nature l'initiait à des gestes inhumains, que son seul ami, le ciel, lui apprenait l'histoire. Et Celle qu'il avait tenue, qu'il avait eue, c'était bien une de ces créatures à escorte et à cliquetis qui font sortir des gestes et des vivats. On s'était battu pour elle, d'avance, et, ignorant, jaloux du passé de cette race qui s'était mêlée à son sang, il lut sur le monument ce que c'étaient, des combats, ce que c'étaient, des triomphes, ce que c'étaient ces mômeries, ces tueries, ces sacrilèges et ces miracles dont se construit un empire; il lut le droit divin et le droit de conquête. Il avait la fièvre, il regardait couler des rayons de lumière, durer et se jouer, puis disparaître, aller de cette pierre gigantesquement et pieusement gaufrée à des tas de pierres, autour, à des terrassements, à des fondations de chalets et de kiosques, tomber des généraux, à des manœuvres, des filles et des chiens qui, de ci de là causaient à l'entrée des avenues. «Le soleil luit pour tout le monde!» La phrase lui venait avec le soleil, dans le soleil. Et il lui semblait que le soleil doit luire, alternativement pour celui-ci et pour celui-là, qu'il y avait des tours et des revanches de soleil, et que le jour des terrassiers venait après celui des généraux, que le soleil était à eux, exclusivement. Pas à lui. Il avait dans la bouche un goût de terre, mâchée à vide, de sable, de tourbe, de boue mordue, une âcreté vibrante et une faim d'autre boue, d'autre sable, d'autre tourbe. Il se crispait, des entrailles aux glandes; ses muscles se nouaient, son cerveau se tendait: c'était un effort. Il frissonna: un effort vers elle, évidemment! Il eut honte. Mais il ne pouvait retrouver aucune énergie. Il devint toute honte. Le soleil, lui qui léchait les angles des avenues, qui traînait sur le sol et qui lentement remontait au ciel en une tache paresseuse et lâche, les passants, les voitures, cet espace autour du monument, élargi, tournant sur lui-même, mort sous les tramways et les omnibus, cette place meuble et nue, dominée, écrasée par l'Arc rêveur, tout était du Passé, tout était sommeil, tout était attente. Les maisons, les hôtels, les rues qui s'étaient soudées pour bloquer l'Arc-de-Triomphe le bloquaient respectueusement et, gagnées à sa tristesse, songeaient et espéraient avec lui: ce n'était que nostalgie et éternité. «Je suis chez elle», pensa le jeune homme, évoquant d'un mot les siècles qui avaient été royaux, où l'on avait obéi. Quelque chose bougea en lui. C'était son quartier, le Temple, atroce de vie, de bousculades, de hâtes, d'effrois, de soucis, d'âpreté de détail, le Temple en chasse vers un sou, tout en vieilleries, en loques, en ordures qui peuvent servir encore, débordant de cette existence de rebut, plus violente, plus acharnée, se reprenant, se nourrissant de sa misère et de son abjection, ruelles noires, crevées de portes et de fenêtres, soupentes ahannantes, trous populeux, culs-de-sacs grouillant, dépotoir et réserves où des activités s'épuisent pour les sous-sols de la société toujours et pour les fonds d'ateliers, pour des besognes, quartier qui s'habille et qui se nourrit des restes refusés, de la seconde mouture du mal et où les Archives mêmes, les papiers qui ne servent plus qu'à l'immortalité s'en viennent se coucher à côté des matelas, des montres et des bicyclettes qui attendent et sont attendus, qui manquent et qui consolent cependant, en précisant l'espoir des jours meilleurs. Il ne voulait pas y retourner. Son existence était cassée et déboîtée, il ne voulait plus offrir sa marchandise et s'entendre dédaigner avec elle. Il avait eu des joies à acheter deux sous de pain dans cette petite baraque qui se pose comme une guérite au travers du pont, devant Notre-Dame, et à manger, appuyé au parapet de la Seine, se partageant entre l'eau jolie et la masse grise de l'église énorme et menue, choisissant des amoureuses parmi les saintes en relief.