Il avait bien choisi! tout le ramenait à sa maîtresse de la nuit. Elle aurait pu être, elle aussi, taillée dans la pierre sainte: elle ressemblait aux patronnes d'antan et c'était elle qui... Il ne mangea pas, ce jour-là. Ce n'était pas nouveau pour lui, mais il prit presque garde à la privation: c'était un châtiment qu'il s'infligeait; il jeûnait pour son péché, à elle. Puis il erra. Il était poussé vers les Champs-Élysées. Il ne les reconnut pas. La forêt sinistre, tortueuse, protégée par des constructions brèves, la forêt de vice, de pauvreté et de méchanceté, la carrière d'ombres et de feuilles, de mystère broussailleux et de fuite s'était faite jardin d'enfants. Délice tissé de balbutiements ou ces cris, au pis, sous les arbres qui intercèdent, rythmiques, en une hymne barbare, vers les anges tout proches, pour les gens trop âgés qui n'osent plus crier. C'était comme un chemin de petites âmes que des nourrices, pieusement, causant bas ou riant sans outrage, portaient ainsi que des saints-sacrements, les berçant de ci, de là, dans des reposoirs de verdure et les balançant en des ressouvenirs de limbes et en des songes d'en-deçà. Les omnibus et les voitures filaient droit, en bordure de cette procession: les petits se souriaient, s'appelaient dans la camaraderie d'avant la vie, dans la fraternité de leurs deux ans: d'autres, au sein, échangeaient les regards de deux séraphins qui se reposent l'un sur l'autre, se charment et se consolent l'un l'autre, parmi un décor mortel, et retournent à leur lait, résignés à leur long supplice. Le jeune homme aurait éprouvé une amère et profonde satisfaction à voir souffrir les nourrices et les servantes: il les observa et ne découvrit en elles que ruminerie. La complexité des Champs-Élysées leur offrait leurs champs et leur paysage: l'atmosphère, fraîche, gonflée de lait, c'étaient leurs jeunes ans, à elles, en mieux. Des ballons légers flottaient, voletant à peine dans l'air lourd. Les deux guignols rivaux battaient le commissaire, à l'envi, et la petite corbeille à chèvre vaguait sur ses deux roues. Air où l'on ne pouvait respirer ni haine ni colère. Le jeune homme résistait encore: «Enfants de riches!» protesta-t-il. Mais aussitôt son émotion grandit. Il pensa à son enfant, à celui qui pouvait naître de son baiser. Enfant de riche! Il irait aux Champs-Élysées, dans des rubans et des dentelles, il aurait des bonnes et des bonnes. Il se détesta, détesta sa nuit et son étreinte, mais ne put détester ces petits qui passaient, dans l'harmonie de leur sourire et de leur mutisme caressant. Il louvoya autour de ces petites mains, le long de ces yeux qui semblent lire des plaies et panser les chagrins, il attendit le soir dans le soleil, le soleil qui le suivait, qui dorait devant lui des pylônes, des fontaines, le soleil conseiller des extases et de la sérénité somptueuse. C'était une de ces merveilleuses journées qui, avant de s'envelopper de ténèbres s'agrafent d'une boucle de feu où tous les métaux viennent amonceler et fondre ensemble leur paroxysme d'intensité et où les pierres précieuses se varient, s'entassent et s'enflamment l'une l'autre en une coulée plus que divine, en un éclat où l'enfer se marie tout brûlant au ciel, pour offrir au monde aveugle l'unité et l'entité de la flamme et de la lumière. Le soleil couchant saigna de la pourpre, une pourpre filée d'or et surfilée d'émeraude royalement tachée d'opale, puis la pourpre glissa et découvrit une infinie tunique d'améthyste qui emplit le firmament; l'or s'étala sur elle en plaque, pâlissant à mesure, déchirant le tissu violet et mauve, s'étirant, se rétrécissant jusqu'à un mur de turquoise, qui soudain tomba, envahit tout et boucha le ciel. Le jeune homme en avait assez vu. Il n'avait plus son soleil et sa pourpre: le courage l'avait abandonné depuis longtemps. Il ne s'irritait plus d'être vide de ses idées, de ses sentiments, de ses instincts. Il se précipita chez la grande-duchesse. Nous avons vu qu'il avait été reçu.

—Vous êtes le père? répéta-t-il à Gaël qui ne répondait pas. Sa douceur tombait. Il se retrouvait tel qu'il s'était montré la nuit, brutal, cruel, ivre d'avenir.

—Non, mon garçon, dit Gaël. Et vous?

Involontaire facétie! Gaël ne le voyait pas. Ce qu'il voyait, c'était l'autre nuit, la scène, la robe usée, déchirée. Il regarda Clémentine-Alessandra. Il ne remarqua pas sa robe. Elle lui apparut blanche et droite, sans âge, jeune effroyablement, chevauchant, piétinant les époques et les destins. Il revenait à la robe décousue.

—Je n'ai pas de nom, déclara le jeune homme.

Les deux êtres se rejoignaient. C'était d'une union semblable qu'avait dû se conclure jadis le rapt d'un pays, la fondation du Schmerz-Traurig, la naissance d'un peuple et d'un peuple esclave. Il les enviait tous deux, ensemble, non pour leur jeunesse et l'éclat de leur vigueur, mais parce qu'ils incarnaient, en force, la vie totale dont il avait parlé deux heures auparavant. Il trouvait ici l'amas, l'union des siècles, en harmonie, leur essence et leur détail, l'effort recommençant après le succès, après l'échec, la chaîne enfin entre les conditions sociales les plus lointaines, les années les plus éloignées, le cercle même de l'infini. La fatalité était là, en robe blanche et en jaquette usée; il n'y avait plus à discuter la folie de Christine-Alessandra et sa chance: la rencontre devait avoir lieu—et à ce moment. Ils souffraient tous deux, atrocement, ne se regardant pas pour ne pas voir se lever de leur chair à tous deux les baisers de la nuit et pour n'avoir pas honte de soi. Il les envia davantage. Comme ils simplifiaient, comme ils résumaient, comme ils possédaient l'existence! Le jeune homme parlait:

—Voilà. Je ne sais pas si vous savez. Ce sont des choses dont on ne se vante pas.

—Je sais, déclara Gaël.

Le jeune homme ne trouvait plus rien. Du désir et de l'horreur lui venaient aux lèvres.