—C'est tout? Vous ne trouvez qu'un mot? Folie, alors?
—Non, Madame, ce n'est pas une folie, c'est un acte de foi. Mais un acte de foi ne suffit pas au dessin d'un empire. Il faut un congrès, des accords, des alliances, que sais-je? Et j'aimerais autant un empire catholique.
—Vous êtes catholique, Monsieur.
—Non, Madame, et je le regrette. Je suis juif.
—Et vous n'imaginez pas un empire juif?
—Madame, les juifs ont cet avantage sur le reste des hommes d'être morts depuis longtemps. Réfléchissez: n'est-ce pas un cauchemar, une troupe de fantômes, des âmes en peine—et ce ne seront des âmes que si vous le voulez bien. L'esprit de Dieu s'est retiré de leur masse: ils ont le fétichisme de l'or, le somnambulisme du commerce, le vertige de l'avarice. Ce sont maladies de feux follets. Pour moi, je suis un fantôme pensant et dont la vue est bonne. Je vous disais tout à l'heure que je regrettais de ne pas être catholique: pure politesse. Car je ne puis croire non plus à un empire catholique: il fut, en deux fois, en trois fois, Charlemagne, Charles-Quint, Napoléon. Il faut trouver maintenant une autre religion: l'inquiétude et le fanatisme de notre époque,—c'est tout un—annoncent de prochains miracles, une foi nouvelle.
—Il ne manque qu'un Dieu martyr.
—Et pourquoi, Madame? La religion est fondée sur la souffrance: c'est une religion de pitié, d'indignation et de remords, une tendresse, un regret agissant, une adoration tragique: elle est plus pure, plus profonde, plus subtile que les autres puisqu'elle fond en soi tous les sentiments, depuis la terreur et l'admiration jusqu'aux larmes. Mais si la mort sur la terre apporte à l'idée de l'éternité une force plus grande et comme une consécration mystérieuse, elle n'est pas nécessaire. On peut croire à tout.