—Mais, vous, Monsieur, vous ne croyez à rien.

—Que Votre Altesse me pardonne. Je crois à un Dieu, le Feu. C'est un peu naïf de la part d'un juif qui a eu des ancêtres perdus dans des autodafés. Mais voyez combien les incendies sont fréquents depuis qu'on n'accorde plus au feu son tribut humain et comme il vient prendre des gens ici et là, lui-même, puisqu'on ne les lui apporte pas. C'est un grand Dieu.

—Et l'eau aussi, alors?

—Oui, Madame. Et tout. Mais je raille. Je crois en Dieu. J'ai été le chercher en tout, partout, dans les lois qu'on a faites en son nom, dans les actes qu'on a commis en son nom, dans les paroles de ses ministres, dans les anathèmes et les miracles. Je ne l'ai pas trouvé: c'est qu'il est. Mais pourquoi le connaîtrions-nous, nous qui avons des besoins, des caprices, nous qui ne sommes que faiblesse et erreur, qui balbutions quand nous ne glissons pas, qui tremblons quand nous ne sommes pas aveugles? Je vous parlais des juifs, tout à l'heure. Voilà les gens qui ont survécu à tous les peuples, excepté les Hindous, qui leur étaient contemporains. Ils n'ont rien gagné en beauté morale, en beauté d'esprit. Ils se traînent avec le même visage qu'au temps de Roboam, avec des finasseries condamnées par le Talmud, ils se survivent pour mériter la mort, pour défier les hommes et les choses. Vous me parliez, Madame, des empires chrétiens: voyez où ils sont, voyez les chrétiens demander partout non leur pain quotidien, que le Christ veut qu'on lui demande chaque jour pour ce jour-là (puisqu'il dispose du lendemain et qu'il pourvoira au lendemain, à son heure), mais, tout, la fortune du prochain, le champ du prochain, le morcellement de leur pays, pour eux, et ignorer la charité, le renoncement, l'effort vers cette tranquillité de corps et d'âme qui est le souverain bien. Ah! Madame, il faut une nouvelle croyance, un nouveau viatique pour les grandes choses qui sont à faire, pour les héroïsmes qui sont en gestation, pour le sublime qui reste dû à la terre. J'ai foi dans la foi. J'ai soif de foi. Mais où est-elle? Et où est Dieu?

C'était le premier soir où la grande-duchesse le voyait ne pas sourire. Il avait eu une éloquence de prophète et une émotion de prophète. Il ne lui manquait que le don de prophétie: ces visions que Dieu dispense à ceux qui les attendent simplement sans raffiner et sans ratiociner. Elle ne sourit pas en répondant:

—Je sais, moi, où est Dieu: dans le pouvoir.

Le vieillard la regardait. Elle reprit:

—Je veux dire: le vrai pouvoir, celui qui gouverne, qui prévoit, qui agit. Il y a prédestination et destination, durée et conservation. C'est un don qui emporte avec lui tous les dons. Et l'exercice du pouvoir est la diffusion de la divinité, la solution au jour le jour du problème de la vie, la divulgation de son secret.

Eusèbe Gaël entra. Il était pâle. Il avait passé la plus affreuse journée. Dans toutes ses lectures, il n'avait rencontré que des allusions, des analogies, des présages. Il n'avait pas achevé ses saluts que, au mépris de l'étiquette, M. Lévy-Wlarmeh lui disait: