—Mon cher collègue, je vous apprends une grande nouvelle: la grande-duchesse veut régner.
—Et gouverner, précisa Clémentine-Alessandra.
Gaël sentit l'abîme. La princesse était fatiguée. Elle s'interrogeait pour ne pas se répondre. Pour ne pas entendre même le tumulte de son être, les sursauts de son honneur souillé et de son âme brouillée, pour ne pas entendre son cœur sanglant, pour échapper au débat de la femme et de la jeune fille, pour fuir le cloaque bohème de sa sensualité et ses révoltes de vanité, elle imaginait un branle-bas de trônes et de sceptres, un écroulement de l'Europe, une révolution universelle. Il ne s'étonnait ni de cette crise ni du changement d'attitude de son élève infortunée. Il l'avait quittée pantelante à la fois et sournoise, cruelle et passionnée: il la retrouvait guerrière, toute en élans nobles: c'était dans l'ordre des réactions nerveuses et des misères féminines. A cet instant, il la méprisa plus que de raison.
—Que Son Altesse, donc, règne et gouverne!... accepta-t-il d'un grand geste.
Elle avait cependant mieux à faire! Le couple, la veille, lui avait si exactement représenté la vie totale, son rêve à lui! C'est à la suite qu'ils auraient à régner. Cette petite était décidément une gâcheuse. Elle était trop pressée. Qu'avait-elle fait de son amant? Il le cherchait dans l'exaltation, dans l'énergie de la jeune fille. Ce n'était pas pour lui qu'elle voulait un trône. Alors? Mais M. Lévy continuait:
—Son Altesse ne désire pas seulement régner sur sa patrie. Elle exige l'univers.
—Ah! dit Gaël.
Il comprenait. L'étrange chose! Ce qui «exigeait», ce n'était pas son sang à elle ou son hérédité: c'était le sang du jeune homme, son âme d'aventurier, son besoin de pauvre. C'était le cri de sa misère, précisé, étendu, traduit dans la langue des cours et la langue des camps. Sa violence anarchiste de parisien et de Corse devenait chez la fille des souverains une soif de souveraineté. Elle voulait imposer le bonheur comme il voulait l'offrir à tous, de bas. Que faisait-il en ce moment? Gaël ne songea qu'à lui pendant la conversation où vinrent donner les Hérat et les Morive. Et, quand tout le monde fut parti, il demanda à Clémentine-Alessandra la permission de le voir. Elle se mordit la lèvre, comme à lui, et haussa les épaules.