—Vous me le préférez? Je vous permets. Vous n'avez qu'à descendre.
Il descendit. Il erra, exprès. Il se perdit dans des couloirs, des offices, des cuisines. Il découvrit enfin Antony dans une soupente où il s'enfonçait, dans l'ombre. Rien n'apparut de lui que l'argenterie qu'il frottait.
Gaël le considéra. Il mettait du désespoir dans son labeur. Gaël plongea en son effort et en son cœur. Cette rage à caresser, à brûler les plats de son torchon, n'était-ce pas une manière d'interroger le métal, de lui faire suer ses secrets, ses hontes, de voir sous la patine renaître le sang des pillages où l'argent avait été volé qui s'était fondu par la suite? N'était-ce point de la haine pour les maîtres, pour les maîtres lointains et ceux d'aujourd'hui? Mais non, Antony n'en voulait pas tant. Il ne pensait pas. Il laissait la masse noire se faire dans son cerveau et dans son âme: il accumulait, dans la ténèbre. Cela redeviendrait, quand il faudrait, de la colère lumineuse, du feu. Il oubliait, longuement, de tout son cœur: il tâchait à oublier son cœur.
—Vous rêvez? demanda Gaël.
Le jeune homme releva sa tête rasée.
—Ah! c'est vous, fit-il.
Puis douloureusement:
—Ou plutôt, c'est Monsieur. Car il faut vous appeler Monsieur, maintenant.
—Ce n'est pas la peine. Ne vous fatiguez pas. Vous rêvez?
—Non, j'ai changé de peau. Je change d'estomac. Voilà.