C'était la cupidité qui les avait cette nuit-là enfermées dans cette officine. N'était-ce point d'ailleurs un spectacle vengeur que de voir ces cochers, bourreaux professionnels de chevaux, ces mécaniciens d'automobiles, faire de chevaux sauteurs les arbitres de leurs destinées, les divinités protectrices de leurs économies, les fondateurs tutélaires de leur race et de leur dynastie, de leur richesse et de leur gloire? On ne parlait que des chances de Newby dans la première ou du jeune Stern dans la quatrième. Antony avait connu d'autres bars sportifs sur les boulevards! On y avait plus faim et une pire habitude de la soif. Il n'y entrait pas. Mais il regardait jouer à saute-mouton, tout autour. C'étaient des nuits plus claires et plus légères. On attendait doucement le sommeil. On épuisait ce qui vous restait d'agitation, on diluait son épuisement à ces farces, à ces tapes, à ces rires. On se réparait au sommeil comme à une chose sérieuse, à une volupté régulière, à un repos qui veut être mérité.

Il n'était pas joueur et n'avait pas d'argent. Il rentra tout seul. Une tentation le prit: voir la princesse sans en être vu. En somme, il était valet et c'était son métier de regarder par le trou de la serrure et d'écouter aux portes. Il glissa le long des escaliers et des couloirs et eut toutes les habiletés, tout le génie d'astuce que la passion et la passion pure peut prêter. Elle travaillait. Il la considéra contre son image, contre l'image qu'il gardait d'elle: il l'évoqua vivante, pensante contre la mauvaise statue de dédain et de tyrannie, contre les gestes, les anéantissements, les caresses et les mots, les soupirs et les mensonges qu'elle avait été pour lui. Elle lui apparut pour la première fois princesse et jeune fille. Elle penchait ses cheveux pâles, ses yeux pâles, son profil dominateur et fier, sa grâce de saphir, sa bouche muette sur une carte plus vieille que celle du vieux Wolfgang, là-haut. Des livres étaient épars autour d'elle, encore ouverts. Elle pensait, pour ne pas rêver. Il l'aima. Non, non, ce n'était pas l'enfer qui lui avait envoyé un charme mauvais: elle était belle, elle était grande. Et c'était son âme, à lui, son âme, «arrivée», son âme, comme elle devait être en son idéal, couronnée, casquée, armée et souriante. Penchée vers les siècles, elle offrait un peu de sa nuque, en une harmonie d'or nacré, d'or délicieux, attendri d'argent et presque d'opale. Sa simple robe bleue lui collait au corps ainsi qu'un voile de ciel. Il crut qu'il allait enfoncer la porte et se pleurer à ses pieds, qu'il allait, de ses larmes, chasser, détruire le méchant passé, qu'il allait mourir pour la délivrer de lui, et, puisque lui-même il était malheureux... Mais il eut honte: il la respecta jusqu'à ne vouloir pas la salir de sa vue. Il oublia tous ses désirs. «Pourvu qu'elle ne sache pas!» Et ce n'était point par fierté qu'il se retira aussitôt. Il ne songeait plus à oublier: sa suprême ambition devenait de ne pas faire de peine à la princesse triste.

Dans sa chambre de valet, il ne souffrit pas. Violemment, affreusement, il veilla entre ses deux devoirs. Ah! tuer la réflexion, l'espérance, l'action latente! Être n'importe quoi, ce qui joue aux courses, comme les gens de la rue Rhumkorff, comme tout Paris, mettre sur un cheval, dans un peloton de chevaux, tout son esprit de conquête, d'aventure, l'idée des jours meilleurs, faire courir, faire combattre un cheval pour soi, lui abandonner sa chance, son triomphe, sa fortune, comme on a un député, comme on aurait un banquier ou un représentant à la Bourse, si l'on était riche et s'il ne fallait que se faire plus riche! Il envia ses camarades. Il envia tout le monde. Il n'entendit pas le pas de limbe qui voleta jusqu'à sa porte. Au risque du scandale et du grotesque, la grande-duchesse venait l'espionner comme il l'avait espionnée. Elle le trouva qui regardait étrangement son tablier. Elle se devina en cet affreux miroir. Elle se vit dessinée et se variant dans la trame de la toile, salamandre de feu et de honte, démone mangeuse d'énergie et d'honneur. Elle venait d'appeler tout son peuple à la rescousse: elle n'en avait qu'un peu plus de mélancolie. Oui, oui, elle avait charge d'âmes, mais n'avait-elle pas, plus lourde de soucis, plus avide de remèdes et d'abîmes, la charge de son cœur? Antony demeurait fixe en face de sa dépouille de valet. Elle s'enivra de sa fierté et de son dégoût en bataille, elle frémit devant son doute et son mal, puis elle s'en fut.

Ç'avait été très simple et très secret, de ce tragique sans fin que personne ne sait. Ç'avait été ce secret sur quoi on vit, avant d'en mourir. La haute maison retomba dans l'absolu de son silence. Et Clémentine-Alessandra, grande-duchesse de Schmerz-Traurig, palatine des Deux-Saxes, princesse de Torgau, électrice de Zeusberg, laissa venir à sa veillée pensive les sommeils de toute sa demeure. Des soldats, des diplomates, des serviteurs de toutes sortes, des officieux, des espions, des femmes et des jeunes filles, une horde désorganisée de noblesse et de misère, l'état-major de la déroute, étaient venus demander asile à l'exil de sa famille, comme aux beaux jours de Versailles on quémandait un logement au Roi-Soleil. Elle pesa la faiblesse, l'abandon dévoué, le néant attentionné qui l'entouraient: elle eût peur. Pas d'énergie, pas de révolte contre les événements, des plaintes, des sourires à la vie de Paris, un au-jour le-jour de décor, de résignation et de parade, un provisoire doré et galonné, la marche—à l'heure—vers un futur sans avenir, sans issue, l'oubli, le n'importe quoi avec de la tenue, des cravates d'ordres sur des squelettes sans caractère et mous!... Elle avait, l'avant-veille, écouté dormir l'hôtel meublé; elle avait discerné en sa torpeur de la rage, de la faim, du désespoir. Ici, rien: un assoupissement plat comme une carte héraldique; il ne manquait aux pieds des dormeurs que les levriers couchés de leurs tombeaux. Paris allait s'éveiller et jeter autour d'eux un énervement anarchique, son filet d'efforts menus et son besoin et sa fièvre. Des hommes allaient se gouverner et s'entraver l'un l'autre, sans direction, sans but, leurs désirs en avant. Et là-bas, là-bas, des gens rêvaient en une autre langue, des gens décapités de sa tête à elle, des gens à qui elle se devait, pour qui et par qui elle pouvait presque des miracles. Elle trembla de ne pas les aimer, de se jeter parmi eux, ainsi qu'en un couvent. Elle imagina leur masse pour ne pas croire qu'elle les imaginait en l'air: elle les appela par leurs noms, des noms qu'ils avaient reçus, qu'ils gardaient de ses ancêtres à elle: Jean, Auguste, Christian, Georges... Un autre nom l'emplissait, un nom qu'elle ne prononçait pas, qu'elle ne prononcerait jamais, car les amants ne s'appellent point par leur nom. Antony ne l'appelait pas non plus. Elle demeurait plantée devant lui à la fois et fichée en son cœur, immense et si frêle aux doigts! Leurs deux énergies, leur tendresse contrariée, leurs âmes hérissées et sanglantes se dressaient seules dans la maison, dans le quartier, dans cette nuit de Paris qui s'évadait sur des selles de chevaux de course, dans ce repos républicain, dépouillé de toute ambition et ne demandant à Dieu qu'un jour à la fois. Et la veille s'éternisait, plus âpre, plus farouche, de ces deux êtres qui ne dormaient point à cause qu'ils se refusaient à dormir ensemble, d'un seul cœur.


IV

ICI L'ON DANSE