—Oui, interrompit Morive, mais vous n'êtes pas que cela. Il faut être tout l'un et tout l'autre. Et la liberté, n'est-ce pas? que vous sentez, que vous voulez imposer, c'est une liberté à vous? La liberté, Madame, est impersonnelle, anonyme: elle est presque comme l'eau, incolore, inodore et sans saveur, mais également nécessaire à l'existence. Puis il y a eu des époques où elle sentait la poudre, où elle avait un goût de sang. On n'en fait pas ce que l'on veut: elle est une et indivisible, elle vous emplit, elle vous emporte et, quand elle commence à dormir, c'est pour avoir des réveils terribles. Laissez les peuples et vos peuples où ils sont, regrettez-les, résumez-les, ayez leur âme en beauté, mais, quand vous avez des rêves, ne les rêvez pas tout haut, en public.

Il venait de parler devant un parterre de rois. De rois détrônés—et moins. Ces gens de titres et de chartes se courbaient devant l'évocation de la liberté. Le général de la Manille commençait à la comprendre: c'était pour lui le feu à volonté! Mais Eusèbe Gaël se leva:

—Je n'ai aucune compétence, dit-il, mais je crois que, dans le dessein de la princesse, il y a comme un désir de sacrifice et comme une expérience à offrir au monde. Son Altesse veut régner pour montrer comment on doit, comment l'on peut régner. Elle a un programme: le pouvoir souverain, bienfaisant, philosophique, rationnel, d'après la loi divine, d'après la morale: le pouvoir social, régulateur. Elle voudrait se faire pardonner sa naissance, l'expliquer par des actes, montrer, enfin, qu'être souveraine, c'est être une sainte, fécondement.

—Non, dit Clémentine-Alessandra, j'ai besoin de pouvoir. Mes peuples me manquent comme il pourrait me manquer un bras ou une jambe.

—Ça ne repousse pas, observa l'impitoyable Morive.

Ce n'était plus un conciliabule. Les gens ne s'observaient plus en dessous, ne se méfiaient plus: désintéressés, pas trop ennuyés, ils attendaient. C'était une faute, un contresens. Une erreur, voilà tout. Dans l'être de la grande-duchesse, un vide infini; un mot surnageait, ironique et grossier: «Petit salé». Elle s'abandonnait. Après des jours de méditation, de promenades, de démarches, après s'être interrogée et avoir interrogé les autres, après avoir demandé conseil au destin, à tout, elle avait réuni des hommes de cœur, des hommes de tête. Condescendant à des compromissions, voulant des concours, des appuis, pointant des secours, traçant une route à son désir à travers l'Europe, dessinant des plans, elle armait un projet gigantesque. Et elle ne voyait que défection d'avance, désœuvrement, ambition de néant! Ah! ce Paris, ce Paris de séduction, de trahison, de destruction qui coule les gens dans sa torpeur et qui leur demande de déserter, de désespérer en sourdine, de se laisser lier les mains avec des serpentins, de rouler une petite réflexion comme une cigarette et de ne point aller plus avant, de devenir Parisien comme on devient forçat, de ne pas bouger de ce bagne léger, doré, mousseux, pétillant! Gloire militaire, énergie, esprit d'aventure, attaque, génie d'intrigue, héroïsmes, habiletés, des noms qui sont le ressort d'un univers et qui galvanisent les morts endormis, qui suscitent une race et son secret, des jeunesses sombres et résolues, tout était là, en habit noir, tout était muet, tout désapprouvait!...

Elle ne chercha pas à rallier ces mauvaises volontés: elle se leva et, sans offrir sa main à baiser, en un grand salut de cour à cette cour infidèle, refusant les honneurs, les tardives protestations, les clameurs d'extrême onction, elle s'en fut.

Elle se sentait très petite fille. Elle avait été rabrouée par un homme de rien, par un parvenu de la honte, par un éclat de peuple—et de quel peuple! Pourquoi avoir été chercher ces confesseurs, cette foule de confesseurs, au lieu de s'en remettre à son Dieu, au Dieu des batailles? Elle lui demanda pardon de son indiscrétion. Le miracle, eh! oui! Morive avait raison! le miracle! Elle désespéra, en une extase. Tout, autour d'elle, lui parlait de malheur. Drapeaux abolis, armes inutiles, gloire en lambeaux. Elle prit un livre: c'était Don Carlos et ses défenseurs, d'Isidoro Moguez.

Elle considéra les portraits de ces hommes, le vieil Eguia et son bras d'argent, Zumalacarrégui, l'évêque de Léon; vaincus aussi, mais qui avaient osé. Où étaient-ils, ses défenseurs à elle? Des savants!... Ah! comme elle souhaitait des soldats! Ces philosophes qui lui avaient offert des consolations, des théories, des utopies, ces politiciens pour d'autres, ces théologiens qui commentaient les prières anciennes sans prier pour elle! Elle n'isola du troupeau que Lévy-Wlarmeh qui, avec sa science et sa naissance, correspondant des fakirs de l'Inde et du Thibet, des sectes anabaptistes ignorées, des derniers Vaudois et des Arriens, centralisateur d'hérésies et d'orthodoxies démentes, lié d'ailleurs avec des banques et des jésuites, pouvait beaucoup, mais ne voulait rien, concevant une théocratie pure, Dieu régnant vraiment, en essence, et permettant des religions neuves et de nouveaux gestes. Quant à Eusèbe Gaël, elle voyait qu'il la jugeait femme, qu'il l'avait, en son cœur, dépouillée de sa couronne, de sa pourpre et qu'elle était nue pour lui, éternellement, irrémédiablement.