Clémentine-Alessandra eut le cœur gros de cette menace. Ils étaient si gentils comme ça! Mais leur pèlerinage continuait. Paris s'étirait et gambadait, traînant par les rues sa somnolence et son rêve appesanti. Et la princesse ne voulait rien voir: sa déchéance et son réconfort, c'était cet homme et pas un autre homme. Les mouvements autour d'elle, le va-et-vient populaire ne lui devaient paraître que geste d'éventail grouillant, de la fraîcheur, un couloir de tumulte à son trouble, un écho sourd de son horreur. S'ensevelir dans de la tendresse et de la passion... Puis le mot lui revenait: «Petit salé... petit salé». Une émotion les serrait tous les deux: ils pensaient l'un pour l'autre, confusément; ils entraient la main dans la main au fond du mystère, au fond de la somme d'amour qui est le secret du monde et son éternité. Jamais ils ne s'étaient sentis aussi pauvres: il ne leur restait d'eux-mêmes que leurs sens, leur âme et leur foi: ils se donnaient tout, ils échappaient à leurs idées, ils se seraient voulus aveugles, n'entendant plus, blocs de passion et de câlinerie, comme des pierres d'amour écrasées l'une sur l'autre, au hasard des chemins. Ils allaient et ils trouvèrent du plaisir, au seuil du plaisir de la rue. Ils connurent le délice de mal déjeuner, de compagnie, en plein air. L'après-midi les roula en sa molle fournaise. Ils étaient retombés à leurs Champs-Élysées. Ce n'était plus leur domaine fatidique; il y coulait des hommes et des femmes en partance vers un champ de courses. Des jaquettes et des chapeaux s'y pénétraient en agglomérat: les deux jeunes gens furent coudoyés âcrement, poussés et bousculés.

—Ah! j'oubliais! dit Antony: c'est le Grand-Prix.

Ce ressouvenir amusa franchement Alessandra. Le Grand-Prix! La fête solennelle, la dernière fête de ce peuple, de ce Paris pour qui les fêtes religieuses ou les fêtes nationales sont des chômages et des parades, de ce peuple timide en sa décadence qui n'ose pas s'offrir des cirques civiques, qui boude encore les combats de taureaux et ces luttes de gladiateurs, les guerres civiles, qui sort encore de chez lui pour voir courir ses chevaux au lieu de creuser au centre de ses maisons (quitte à jeter bas les Tuileries, le Louvre et à combler la Seine), un hippodrome géant et consacré où il pourrait mieux précipiter son argent, son génie et son honneur! Le Grand-Prix, date qui coupe l'année, nettement, ainsi que Pâques jadis, dans le recul mondain des saisons, le Grand-Prix, équinoxe et solstice à la fois, triomphe des jours, gloire du temps. On s'y ruait. Toutes les classes et les déclassés, fraternellement, y menaient, en troupe, leurs besoins et leurs «certitudes»; des voitures heurtaient leurs roues et leurs caisses en se disputant, par imitation, la plus flatteuse rapidité. Des bicyclettes et des motocycles erraient où il y avait place pour eux et se broyaient un périlleux passage à grand bruit, à grands cris déchirants, semant de la peur et de l'admiration. La jeune fille regarda ailleurs. Elle aperçut des palissades et de la machinerie: l'Exposition naissait, sans fin, immense et menue, malheureuse en son effort de cailloux, de fer et de plâtre. Des ouvriers s'y perdaient. La princesse eut un instant le désir d'y chercher des gens de son pays et de pleurer avec eux. Mais elle avait renoncé à ses frères comme aux autres fils qu'elle avait espérés: elle considéra cet univers tassé, entravé, interdit au public, elle adressa tacitement un adieu à l'empire du monde. Mais un brouhaha l'arracha à sa tristesse: le pouvoir qu'elle évoquait amèrement s'offrait à elle, au galop.

Le Président de la République se rendait à Longchamp. On acclamait peu. Le peuple saluait l'ex-liste civile. Clémentine-Alessandra eut un écœurement. Il lui sembla que l'escorte la souffletait. Ces soldats en grande tenue, ces postillons, ces ors, cette voiture d'apparat, ce vieux magistrat, enfin, en cordon rouge pour une douzaine de jockeys, ce déplacement vers un tour de piste, c'était la sortie du sultan de Stamboul vers sa mosquée, c'était un pèlerinage constitutionnel, un gage au peuple, à sa veulerie et à son vice. C'était cela, le pouvoir? Une fièvre la tint droite au-dessus de la foule. L'équipage était déjà loin: il éventrait, en sa fuite, l'Arc-de-Triomphe de l'Étoile. Et Paris n'avait plus de gouvernement: le gouvernement s'était évadé. Un instant, Clémentine-Alessandra eut la vision de la ville couchée à ses pieds, attendant tout, prête à tout subir, de la ville à ligoter, à embrasser d'un baiser mâle, à qui apporter de la gloire, de l'avenir, de l'aventure et du destin, de la ville à étreindre en fièvre et en sérénité, à qui imposer une fraternité de génie et une sublime communion dans le travail et dans le progressif bonheur. Puis elle retomba à l'amère poésie de l'exode présidentiel au travers de la pierre impériale, entre le Chant du Départ et la Marseillaise grattés à même le roc et éveillés dans la masse comme ils avaient, d'eux-mêmes jailli de l'Instinct, et de l'Inconscient héroïques, elle retomba à cette torpeur insoucieuse des grands mouvements nationaux, ne les saluant pas, n'y pensant pas—et le poison de l'ironie l'emplit à l'étouffer. Que faire? Elle n'était pas française, elle ne pouvait rien nulle part. Pourquoi sentir? Pourquoi être reine et peuple, pourquoi être l'Ame de l'Epoque, puisqu'on la bousculait, puisqu'elle était, «ce qui ne va pas où les autres vont» et qui est dans le chemin banal?

Paris n'était que grâce. Elle eut peur de soi et de rien. Elle se serra contre Antony si fort qu'ils se regardèrent. Il avait vu, lui aussi. Mais c'était un spectacle sans importance. Les chefs ou leurs simulacres ne comptaient pas pour ce microcosme de foule. Elle retrouvait le feu pur de ses yeux, intact de tout émoi, l'énergie native de sa face et la grande tendresse infuse de sa volonté. Antony ferma un peu les yeux: Clémentine ne lut plus dans son visage qu'une ligne de ciel; elle tressaillit: elle découvrait le cher opium de passion, le moyen de ne plus rien être qu'une lente et absolue pâmoison.

—Prends-moi! dit-elle.

—Viens, répondit le jeune homme.

C'était la première fois qu'ils y pensaient, de la journée: il fallait qu'ils fussent bien malheureux, et humblement! Jusque-là leur malheur les avait soutenus et guidés et ne leur avait donné l'un à l'autre que le meilleur de soi, ce qu'on ne se donne que par fluide, le plus rare de leur âme: ils descendaient au corps, maintenant. Ils ne boudèrent pas contre leur désir. Ils allèrent, d'inspiration, à l'hôtel, à la chambre qui les avaient enfouis dans une seule destinée. Ils se possédèrent furieusement, se mordirent ainsi qu'ils se seraient mordu les lèvres pour ne pas pleurer. Il y avait des larmes au fond et au bord de leurs baisers. Leurs gestes étaient gauches: ils ne savaient plus! Ils revenaient de si loin,—et où? Ils ne voulaient pas songer, ils refusaient de se souvenir. Si, en un douloureux pèlerinage, ils avaient grimpé ces escaliers vibrants, s'ils avaient redemandé cette chambre, c'était pour lui demander leur secret et leur pratique machinale, c'était pour fuir leur âme, comme naguère, pour n'être, en une étreinte sourde, que le rôdeur et la rôdeuse de l'autre fois. Ils étaient lourds de leur chair, s'avouaient indignes l'un de l'autre. Il leur semblait qu'ils niaient leurs caresses et qu'ils s'en lavaient, à mesure, et que leur âme finirait par se retrouver sous l'amas de leurs rancunes, de leur misère, de leur trouble et qu'elle éclaterait propre et roide comme un os. Leur fougue les enveloppa et les allégea.

Et la princesse crut qu'il existait des manteaux de déchéance ainsi que des manteaux de sacre. Ils s'étaient tout raconté, sans un mot, ils avaient crié et pleuré l'un dans l'autre. Elle devenait esclave, il se relevait prince; mais n'avait-il pas toujours été véhémence et domination? L'impression dura. Le soir s'était caché dans la magnificence et s'épandait sournoisement, en une pincée grandissante de cendre dorée d'abord, puis mordorée, puis rouillée dans la pourpre se fonçant du crépuscule. L'obscurité jetait son ombre avant-courrière et brodait son uniforme de résignation, son sarreau à mailles serrées de tous les jours sur cette armure brillante du dimanche. Les gens, déjà, avaient l'air de revenir à leur labeur: c'étaient des mines graves—et tout le monde n'avait pas perdu. La vie les reprenait au rêve de gain et de vitesse, les rejetait dans le peloton, la tête basse.

—Comme il y a des domestiques! remarqua Clémentine-Alessandra.