Elle était remuée d'un élan de gratitude et d'une extase. Aucun regret. Elle avait épuisé toutes les déceptions, tous les renoncements. Elle avait mal dans son amour et s'apercevait qu'il ne pouvait durer, d'abord, qu'il ne pouvait finir, ensuite: elle était antinomie et contradiction. L'existence lui apparaissait fausse, impossible. Elle entrevoyait maintenant une porte de sortie et quelle chère porte! Mais elle laisserait derrière elle tant de douleur chez son idolâtre bourreau! Elle lui permit doucement de conter son rêve et sa chimère, de l'emporter, dans des phrases scandées de larmes, au fond des pays d'utopie, de l'embarquer pour de la misère et de la faim, de lui préparer des années de labeur, de privation, de songe à deux et des accouplements vagabonds devant un rouge avenir. Elle éprouvait une petite fierté à savoir: Antony, lui, ne savait pas qu'il la tuerait. Et il allait, il allait, échafaudant une existence, leur existence cependant que la mort venait, par lui. Il la supplia encore longtemps: elle souriait et ne répondait pas.

Puis quand les mots lui manquèrent:

—Embrasse-moi, mon pauvre enfant! dit-elle.

Il se jeta en pleine étreinte, la serra, la souleva, la prenant à poignées, l'écrasant:

—Prends garde! gémit-elle.

Il avait froissé son triste ventre. Il le respecta, frémissant pour son bien, avare de sa race.

—Je ne t'ai pas fait mal, n'est-ce pas?

Le sourire de la princesse était devenu plus douloureux: il oubliait la poussée d'amour, la flamme de désir, il ne se ruait plus: il se penchait sur sa machine de vie, sur son mal: elle était non l'amante mais la mère, l'apprentie qui s'essayait mal à son labeur avant que de se préparer au métier de nourricière: il n'avait pas eu un regard pour sa pauvre face gercée, soufflée, laide de par lui et pour lui, pas un regard pour son regard, pas de câlinerie pour sa lassitude: elle était sa femme, il l'attendait à l'œuvre. Elle imagina qu'il la haïssait de souffrir plus que de raison, de ne plus pouvoir porter son fardeau sur les routes, aux besognes des ménagères, au lavoir, à la pêche, comme les paysannes de ce pays, qu'elle restait étrangère pour lui et qu'il avait besoin de l'enfant pour la reconnaître, elle, et pour lui pardonner. Son navrement fut absolu: au plus bas de sa déchéance, elle n'abdiquait pas. Plus violemment, plus hautement que jamais, sa famille, ses peuples, ses trésors, s'en étaient venus l'obséder dans ce village perdu, dans cette terre ennemie. Le vieux Wolfgang l'avait bordée et bercée de vieilles légendes, de vieilles histoires et la tradition s'était renouée et, dans ses tortures, la nostalgie avait glissé son lent et sûr poison, sa douceur torve de narcotique mortel.

—Tu es bon! murmura-t-elle.

Antony n'avait pas répondu. Il s'était enfui vers la mer...