Où trouver un temps d'arrêt dans les siècles qui suivent?
L'empire d'Orient vit comme une flamme agitée, avec de grandes lueurs, des éclipses et de nouveaux éclats. Pendant plus de six siècles, il se défendra contre la nuit, qui, à la fin, le recouvrira.
L'Occident commencera par défaire l'œuvre des Carolingiens; il brisera l'empire en royaumes et les royaumes en seigneuries. Une végétation confuse et très violente étouffera les idées générales. Le pouvoir impérial, perdant de son honneur à chaque transmission et disputé par de petits princes italiens, sera réduit au néant; le pouvoir pontifical, disputé par des factions romaines, s'avilira.
Puis, au milieu du dixième siècle, un pape rendra tout à coup à l'empire son lustre et sa force, en couronnant empereur Otton, le roi d'Allemagne.
Les deux pouvoirs deviendront alors en Occident les agents principaux de la politique. À l'ombre de l'empire, la papauté se refera, se purifiera et ressaisira l'Église, qui se perdait encore une fois dans les soins et les devoirs de la matière. Devenue la tête de l'immense milice spirituelle, elle obligera l'empire d'abord à respecter son indépendance et bientôt à reconnaître sa primauté d'honneur.
Si ces deux puissances s'étaient accordées, elles auraient été les maîtresses de l'Occident, où elles auraient longtemps empêché les nations de prendre corps. La papauté, en effet, ne veut point entendre parler d'affaires de nations. Une seule guerre est, à ses yeux, légitime et perpétuellement obligatoire, la guerre contre l'infidèle, avec l'intermède de la guerre contre l'hérétique ou contre l'excommunié. Pour que la chrétienté puisse accomplir le devoir de la guerre de Dieu, le pape essaye de lui imposer la paix de Dieu. Quiconque la trouble, que ce soit un petit baron ou un Henri d'Angleterre, un Philippe de France ou un empereur Frédéric, est un factieux.
La croisade sera donc le principal phénomène de l'histoire politique aux douzième et treizième siècles, mais, très vite, elle tournera mal, et, à la fin, échouera lamentablement. Les rois se détourneront de cette œuvre ruineuse. D'autres intérêts apparaîtront, et des besognes plus prochaines et plus lucratives. Des territoires nationaux commenceront à se dessiner, et les peuples à percevoir la sensation de la frontière. Les pouvoirs généraux se détruiront eux-mêmes. La papauté ruinera l'empire au treizième siècle, mais aussitôt elle se heurtera aux résistances des rois, devenus des chefs de peuples, et elle tombera dans les scandales du grand schisme.
Du naufrage des pouvoirs universels émergeront alors les nations. Comme la chrétienté avait succédé à l'empire romain, l'Europe succède à la chrétienté; mais combien confuse encore et chaotique! Aussi faut-il chercher plus loin une date de démarcation dans l'histoire politique du continent. Au quatorzième siècle, le vrai moyen âge est fini, mais il y a toujours un empire d'Orient, et même il semble renaître; toujours un saint empire, et même il s'acquitte de son mieux, pendant les désordres du grand schisme, de son office d'avoué de l'église; toujours l'illusion de la croisade, et même des aventures héroïques de croisés. Au quinzième siècle encore, le schisme et le musulman préoccupent Jeanne d'Arc et la troublent. Les chevaliers d'Occident, entre deux batailles, jurent sur le faisan l'extermination de l'Infidèle.
Cependant, l'Infidèle prendra Constantinople. L’Europe, qui avait été le chercher et le combattre chez lui, permettra au Turc de transformer en mosquée l'église patriarcale de Sainte-Sophie. Elle laissera aux petits peuples des Balkans le soin d'arrêter l'Asiatique sur la route qui mène au cœur du continent. Le roi très chrétien de France et le roi catholique des Espagnes, le pape lui-même pèseront en politiques le prix de l'alliance ottomane, et la feront entrer comme un élément dans leurs calculs: signe certain qu'une période de l'histoire de l'Europe est close.
C'est donc jusque vers la fin du quinzième siècle qu'il faudra mener l'histoire des divers pays d'Occident et d'Orient.