Avant les Carolingiens, Gaule, Italie, Germanie, avaient leur existence séparée. Les Carolingiens ont fondu tous ces pays dans l'unité de l'empire restauré.
Cette restauration est le grand fait de cette époque, qui se distingue de celle qui précède et de celles qui suivent par ce phénomène étrange que deux puissances idéales, le souvenir de Rome païenne et l'autorité de Rome chrétienne, dirigent seules la force matérielle.
À l'ancienne Rome, qui conquiert pour dominer et pour exploiter, l'historien préfère la nouvelle, qui soumet des âmes après les avoir éclairées. La conquête de la Bretagne par quelques missionnaires romains, armés seulement de la croix, de leurs chants et de leurs prières, est plus belle assurément, plus glorieuse et plus humaine que la conquête par Agricola.
Nous nous plaisons aussi à considérer l'hommage rendu par le Franc Charlemagne à la puissance du passé. Ce Germain descend des vieux ennemis de Rome; il résume et personnifie, pour ainsi dire, l'invasion des Barbares, qui a détruit l'empire; et, pour couronner ses victoires, il restaure l'empire. Mais l'historien ne doit rien admirer sans réserve, à moins qu'il ne croie, par une sorte d'optimisme fataliste, que tout ait été toujours pour le mieux dans le meilleur des mondes.
On dit: l'empire carolingien a eu cet effet bienfaisant de préparer aux nations futures une civilisation commune, chrétienne, militaire et politique. De lui procèdent le type de l'homme d'armes chrétien et la poésie de la lutte des fidèles de tous pays contre l'infidèle. Voudriez-vous retrancher de l'histoire des sentiments et des idées, la chevalerie, la croisade et la chanson de geste?
Non. Mais les peuples d'Europe, au sortir du commun berceau, seront des frères ennemis. Après que la force carolingienne sera épuisée, l'Occident se divisera de nouveau. Il sera dépensé autant de misères et de sang, pour détruire l'œuvre, qu'il en a fallu pour la bâtir. Cette hégémonie temporelle et cette hégémonie spirituelle, que le pape et Charlemagne ont rivées l'une à l'autre, seront ennemies l'une de l'autre. Chacune d'elles, à son heure, sera une tyrannie. À votre tour, tenez-vous tant à garder dans l'histoire la querelle du sacerdoce et de l'empire, l'oppression de l'Italie par l'Allemagne, la longue contrainte exercée sur les consciences? De la liste des croisades, n'effaceriez-vous pas volontiers celle des Albigeois? Quand le pape a sacré Pépin, quand Charlemagne et le pape ont restauré l'empire, ils ont légué aux temps futurs la coalition du trône et de l'autel: ne voyez-vous point la suite, toute la suite?
Il n'est pas certain que, sans l'alliance des Carolingiens et de la papauté, les Austrasiens, les Aquitains, les Lombards, les Bavarois, les Saxons n'auraient pas trouvé la façon de vivre qui leur convenait, qu'ils ne se seraient pas tout aussi bien pénétrés de l'esprit chrétien, en appropriant la religion, comme ils devaient le faire plus tard, à leurs génies particuliers?
Qui sait? C'est le mot qu'il faut répéter souvent. Une chose paraît certaine: si le passé est bienfaisant, parce qu'il initie les générations nouvelles à l'expérience des générations mortes, il abuse de sa puissance. Il a, pour les vivants, des malices de spectre. Une de ces malices a été le rétablissement de l'empire en l'an 800 par un prêtre et par un guerrier, qui ne savaient au juste, ni l'un ni l'autre, ce qu'avait été l'ancien empire, ce que serait le nouveau.
LE MOYEN ÂGE
Caractères généraux.