Les Francs ne comprirent pas tout de suite, et longtemps ils hésitèrent. Charles Martel, tout à son œuvre de guerre, ne se souciait pas de mettre ses armes au service d'un prêtre; mais le prêtre insista. Pépin et Carloman, fils de Charles, sont déjà des hommes d'église: celui-ci mourra sous une robe de moine; l'autre préside des conciles, et s'emploie avec zèle à la réforme des Églises de Gaule et de Germanie. Quand il est élu roi par les Francs, le pape vient en Gaule lui donner l'onction que Samuel avait donnée à David. L'alliance pourtant n'est pas définitive. Charlemagne, fils de Pépin, ne s'entend pas tout d'abord avec le pape; il s'accorde un moment avec les Lombards, et prend femme chez «cette gent très honteuse de lépreux», comme disait le Saint-Père.
Cependant, le charme agit toujours; il devient irrésistible. Charlemagne, s'il eût été réduit à lui-même, n'aurait eu que la force et quelques idées de roi primitif, c'est-à-dire de chef de guerre et de justicier. L'Église le nourrit de sa science: elle lui apprend la dogmatique, l'histoire, les lettres, la grammaire et l'astronomie. Elle propose à son activité politique et militaire un idéal, à sa puissance un emploi: «défendre au-dedans la foi contre l'hérétique, et la propager au dehors sur les terres des païens.»
La chrétienté apparaissait alors aux esprits capables de réflexion comme une société de soldats et de prêtres, gouvernée par un soldat et par un prêtre. Si elle avait pu oublier l'antiquité profane, elle se serait crue retournée au temps biblique, alors qu'Aaron combattait dans la plaine et que Moïse priait sur la montagne. Charlemagne lui-même a évoqué un jour cette image. Mais les souvenirs de l'antiquité profane s'imposent à l'évêque de Rome et à Charles, qui s'entendent pour restaurer, non pas le gouvernement du peuple de Dieu, mais l'empire romain. En l'an 800, dans la basilique de Saint-Pierre, Moïse couronne Aaron, que le peuple romain salue du titre d'Auguste.
Le monde historique en l'an 800.
Le pape avait prétendu instituer un empereur unique et universel. Depuis qu'Odoacre avait renvoyé à Constantinople les insignes impériaux, le βασιλεύς byzantin avait été «le seul maître qui suffisait au monde»; mais en l'an 800, la vieille Rome avait repris son droit de faire l'empereur. Charlemagne était donc, en théorie, le maître du monde; mais Constantinople maintint contre la théorie sa possession de fait, dont Charlemagne lui-même reconnut la légitimité.
Les deux empires contiendraient toute la chrétienté, si, dans l'île de Bretagne, le peuple anglo-saxon, chrétien et indépendant, ne préludait déjà à sa fortune particulière. Empire d'Occident, empire d'Orient, Angleterre, voilà, au début du neuvième siècle, trois êtres politiques: voilà l'Europe.
En dehors, sont les infidèles et les païens. Le pays de l'Islam, séparé lui aussi en empire d'Occident, le khalifat de Cordoue, et en empire d'Orient, le khalifat de Bagdad, s'étend toujours comme un croissant gigantesque, au sud des deux empires dont il est le commun ennemi. Les païens, c'est tout le Nord et tout l'Est: la Scandinavie, la profonde et immense Slavie, l'Avarie.
Charlemagne a détruit le royaume danubien des Avares. Il a vaincu les Scandinaves et les Slaves de l'Elbe; s'il ne les a pas soumis, il a organisé sur ses frontières des comtés militaires, les marches, qui sont les têtes de colonne de la chrétienté. Il montrait ainsi la voie à ses successeurs, auxquels il léguait le devoir de la guerre contre les païens et contre l'infidèle.
Effets historiques de la restauration de l'Empire d'Occident.
L'empire de Charlemagne comprenait d'anciens pays chrétiens qui avaient obéi à Rome: la Gaule; le nord de l'Espagne, des Pyrénées à l'Èbre, enlevé aux Arabes; l'Italie, jusqu'au Garigliano, enlevée aux Lombards et sur laquelle Pépin avait prélevé, pour le donner au Pape, le patrimoine de saint Pierre; hors de l'orbis romanus, la Germanie.