Au delà des anciennes limites de l'Empire, les Francs conquièrent l'Alamannie et la Thuringe; ils réduisent la Bavière à la dépendance; le christianisme commence à être prêché dans ces contrées nouvelles. Mais la race des Francs ne réussit pas du premier coup à faire sa rude besogne. La dynastie mérovingienne gouverna mal et même n'arriva jamais à comprendre ce qu'est un gouvernement. Elle s'usa dans les jouissances, dans les discordes, dans l'imbécillité. Son empire se démembra: Neustrie, Aquitaine, Burgondie, Austrasie, Alamannie, Bavière, s'organisèrent pour l'existence séparée. Dans chacune de ces provinces, qui étaient comme des royaumes, de petits groupes de seigneurs et de sujets se mirent à vivre de la vie locale.
Parmi ces seigneurs étaient les évêques. Devenus grands propriétaires et membres considérables de l'État, ils s'engageaient et se perdaient dans la hiérarchie temporelle. Il semblait que le monde allât à la division et dût se morceler à l'infini; mais l'idée de l'unité survécut, par la vertu des grands souvenirs païens, par la puissance indestructible de l'imagination, par la foi de l'évêque, successeur de l'apôtre à qui le Christ avait confié le soin de paître l'universel troupeau des fidèles.
À la fin du sixième siècle, la papauté devient conquérante. Par delà la Gaule, à l'extrémité même de l'ancien empire, elle envoie des missionnaires qui convertissent les Anglo-Saxons, récemment établis en Bretagne. Elle y organise une provincia ecclésiastique, aussi soumise à l'évêque de Rome que l'ancienne province politique l'avait été à l'empereur romain. D'Angleterre partent des missionnaires qui vont prêcher en Germanie la foi chrétienne et, parmi les dogmes, l'obéissance au siège de Rome.
Ainsi la Rome de saint Pierre commence ses conquêtes où la Rome d'Auguste a fini les siennes, par la Bretagne et par la Germanie. Bretagne et Germanie sont les premières provinces d'un empire de l'Église; par l'Église elles entrent dans l'histoire. C'est donc la papauté qui, la première, a élargi l'Europe.
La restauration de l'Empire.
Cependant l'Italie était disputée, depuis le sixième siècle, par les Lombards et par les Grecs. Rome, menacée par ceux-là, appartenait toujours à l'empereur. L'évêque de la Ville était donc le sujet du βασιλεύς byzantin. De Constantinople ne lui venaient guère que des affronts, des humiliations, même des dangers pour la foi. Des Lombards, il n'attendait rien de bon. Entre ces deux ennemis, il se soutient avec peine. Secrètement, il veut Rome pour lui, et peu à peu il s'en empare par les services mêmes qu'il lui rend, en rebâtissant ses murs et en nourrissant son peuple. Il rêve même une domination en Italie; mais il est faible parmi des violents.
Attentif aux événements, il suit les progrès d'une nouvelle puissance franque qui s'élève; car lui aussi, comme les évêques gallo-romains du cinquième siècle, il est en quête d'un peuple qui se fasse l'ouvrier de Dieu.
En ce temps-là, dans le pays d'Austrasie, une famille, qui devait porter plus tard le nom de carolingienne, avait acquis de grands biens entre Moselle et Rhin. Les honneurs publics étaient chez elle héréditaires. Ses chefs servaient la royauté mérovingienne en qualité de maires du palais, mais ils étaient de véritables ducs d'Austrasie, comme les Agilolfing étaient ducs de Bavière. Leur pays était riche en hommes de guerre, bien placé pour agir à la fois sur les duchés germaniques, d'une part, et, d'autre part, sur la Neustrie et la Bourgogne.
Décidément, ce pays du Rhin était le lieu principal de l'histoire. C'était là, aux confins de l'ancien monde et du nouveau qu'il fallait habiter, pour être l'agent de l'avenir. Les Francs mérovingiens s'en étaient éloignés trop vite. Paris et Orléans avaient été leurs capitales de prédilection. Ils s'étaient enlisés dans la population gallo-romaine, et leur énergie avait été prématurément étouffée sous la cendre du passé. Les Francs d'Austrasie, les Ripuaires rhénans, avaient gardé la force primitive, l'habitude de partir en campagne, chaque printemps, le goût et la joie de la guerre.
Aux premiers pas que les Francs mérovingiens avaient faits sur la scène, l'évêque de Reims avait été au-devant d'eux. Au-devant des Francs austrasiens alla l'évêque de Rome. Plus grand personnage que saint Remi, l'évêque universel avait à proposer une tâche plus haute: il demanda aux Francs, avec des prières et des larmes, de se faire les protecteurs de l'apôtre saint Pierre.