Au cours du cinquième siècle, les Wisigoths, les Burgondes et les Francs se partagent la Gaule; les Ostrogoths occupent l'Italie. Ni les uns ni les autres ne sont des destructeurs. Chacun de ces peuples, répandu sur de vastes provinces, en minorité au milieu d'une population toute romaine, cherche une façon de s'accorder et de vivre avec elle. Il y met quelque intelligence et beaucoup de bonne volonté, mais il ne peut dépouiller ses mœurs anciennes.
Le gouvernement des rois barbares est une monarchie étrange, moitié romaine et moitié germanique, absolue en principe, mais tempérée par des révoltes, par des assassinats et surtout par l'impossibilité de comprendre l'esprit du gouvernement impérial. Le respect persistant de l'Empire trouble les Ostrogoths, établis sur la terre romaine par excellence, et les Burgondes, à qui leur chancellerie fait parler, quand ils s'adressent au princeps, un langage de serviteurs très humbles. Pourtant, ce sentiment que les Occidentaux professent pour l'Empire, est une superstition. C'est à une puissance nouvelle qu'il appartenait de donner aux Barbares droit de cité dans l'histoire.
L'Église chrétienne, après avoir vécu cachée dans l'Empire, après avoir bravé ses lois et souffert ses persécutions, avait reçu de lui des honneurs, des privilèges, la richesse, et le modèle d'un gouvernement. La hiérarchie impériale fut en effet reproduite dans les cités par les évêques, dans les provinces par les métropolitains. L'évêque de Rome, successeur de saint Pierre, patriarche unique de l'Occident, salué déjà du titre d'évêque universel, était au spirituel ce qu'était au temporel le successeur d Auguste.
L'Église a donc refait ou plutôt perpétué l'universalité. Elle offre à l'humanité civilisée, au moment où la patrie romaine, déchirée en lambeaux, va laisser la place aux pays petits et multiples, la grande pairie ecclésiastique et chrétienne. Elle ménage, du passé à l'avenir, une transition douce. N'est-elle pas romaine en effet? Son chef siège à Rome; sa langue est celle de Rome; son culte est devenu le culte officiel de Rome. Les mots chrétien et romain s'étaient d'abord opposés l'un à l'autre. Les martyrs, lorsqu'ils refusaient l'encens à la statue de l'empereur disaient, pour raison de leur désobéissance: «Je suis chrétien, Sum christianus»; mais, au quatrième siècle, les mots se rapprochent et se confondent: christianus devient synonyme de romanus.
Comme l'ancienne Rome, l'Église a conquis et assimilé les esprits. La sève intellectuelle de l'antiquité ne produisait plus que de petites fleurs misérables, sans couleur ni parfum. L'Église offre aux intelligences une littérature, une histoire, une dialectique, la philosophie de son dogme et ses paroles de vie éternelle.
Puisque les Barbares ne veulent point détruire Rome; puisqu'ils sont entrés dans l'empire comme des hôtes; puisqu'ils ne sont d'ailleurs ni assez nombreux, ni assez forts pour exterminer l'ancienne population ou la réduire à l'obéissance, ils n'avaient d'autre politique à suivre que de se faire accepter par celle-ci; mais la condition nécessaire et primordiale était qu'ils fussent agréés par l'Église. Or, les Wisigoths, les Burgondes, les Vandales, les Ostrogoths ont voulu être des chrétiens, mais à leur façon. Ils n'ont point accepté tout le dogme catholique. Aussi n'ont ils fait que passer sur la scène. L'Église et les populations romaines ne les ont point chassés: elles n'en avaient pas la force, mais elles ont laissé Justinien reprendre l'Italie; elles ont aidé les Francs à conquérir la Gaule, puis l'Occident.
Les Francs.
Les Francs connaissaient Rome depuis longtemps et la servaient, mais ils n'étaient point romanisés comme les Wisigoths et les Burgondes. Ils n'étaient plus tout à fait, mais ils étaient encore des barbares. Établis sur la frontière septentrionale, ils occupaient partie des terres d'empire, partie des pays germaniques. À cheval sur le Rhin, qui séparait le monde classique du monde barbare, ils devaient être les intermédiaires entre le passé qu'avaient rempli les Romains, et l'avenir qu'allaient occuper les nations germaniques.
Comme l'Église, les Francs étaient donc capables de ménager une transition; aussi l'accord de la puissance ecclésiastique et de la force franque est-il un des plus grands faits de l'histoire universelle. La vigueur des Francs eût suffi à elle seule pour triompher des Wisigoths et des Burgondes, fatigués et amollis, mais le baptême de Clovis et sa politique envers l'Église achevèrent leur fortune. Saint Remi leur donna le droit de cité parmi les populations romaines, au milieu desquelles les autres barbares demeuraient des étrangers, parce qu'ils étaient des hérétiques.
Tout de suite, l'Église ouvrit à leur ambition une perspective immense. Elle cherchait un nouveau peuple de Dieu, qu'elle pût charger de l'œuvre de Dieu. Au lendemain du baptême de Clovis, les voix ecclésiastiques prêchent au nouveau David ses devoirs: il ne s'agit de rien moins que de réunir sous une même loi et dans une même foi les peuples de la terre.