Il y a là une grande réserve d'hommes et de soldats, conduits par une dynastie de chefs absolus qui, tous, veulent la même chose. La grande lutte emplit le quatorzième et le quinzième siècle. À la fin, Constantinople devient la capitale de l'État ottoman, qui comprend toute la péninsule, depuis la Save jusqu'au cap Matapan, à l'exception de quelques points demeurés vénitiens et de l'héroïque Monténégro.
L'Asie a pris sur l'Europe la revanche des guerres médiques, des conquêtes d'Alexandre et des Romains, de celles du βασιλεύς et des croisés. Elle va prolonger son empire dans la Méditerranée par la conquête des îles et de l'Afrique, vers l'Europe centrale par les progrès des Turcs sur le Danube. Voilà pour un long temps la question d'Orient réglée: Slaves, Bulgares, Albanais, Roumains, Hellènes, s'endorment sous la domination du cimeterre et du croissant, mais ils ne font que dormir.
L'empire d'Occident.
Après la mort de Charlemagne, un parti ecclésiastique et impérialiste avait essayé en vain de maintenir l'unité de l'empire. La force des choses, permanente sous les accidents de la politique et du hasard, avait séparé l'Allemagne, la France et l'Italie: mais la séparation, commencée au traité de Verdun en 843, ne fut pas complète. Les trois pays ne sont pas des États: un État est un être politique organisé, et il n'y aura d'États à proprement parler (de grands États au moins), qu'à la fin du moyen âge. Ils ne sont pas des nations: une nation est une personne formée, consciente et responsable; il n'y aura, pas de véritables nations sur le continent avant notre temps.
Au neuvième siècle, la France et l'Allemagne n'ont pas encore trouvé leur nom. Charles le Chauve est roi des Francs; Louis le Germanique est roi des Francs. Ils se distinguaient l'un de l'autre d'après les points cardinaux: Charles commandait aux «Francs occidentaux», et Louis aux «Francs orientaux». Peu à peu, avec une grande lenteur, chacun des deux pays se fera sa destinée particulière.
Quant à l'Allemagne et à l'Italie, elles furent liées l'une à l'autre par la restauration de l'empire au dixième siècle. Un même personnage fut dès lors roi en Allemagne, roi en Italie et Empereur. L'Allemagne et l'Italie furent le domicile du sacerdoce et de l'empire, honneur de longue et grande conséquence pour l'avenir de l'une et de l'autre.
Empire et sacerdoce. Conséquences pour l'Allemagne.
Ce fut, au moyen âge, l'homme le plus occupé du monde et le personnage politique le plus singulier que l'empereur-roi. Il ne parvint pas à se faire reconnaître pour un monarque universel, et il ne devint point le monarque d'une nation particulière. Ne sachant trop comment s'appeler, il se nomma tout court imperator. Sa capitale légale était Rome, mais il n'y résidait point. Il n'eut pas de capitale en Allemagne. Il ne se fixa nulle part.
Dans la période de la décadence carolingienne, l'usage de l'élection des rois s'était régulièrement établi. Pour devenir roi en Allemagne, il fallait donc être élu. D'autre part, pour devenir empereur, l'élu devait aller se faire couronner par le pape à Rome. Si le roi allemand avait été un simple roi, il aurait sans doute pu s'affranchir de l'élection, comme ont fait les Capétiens en France, dès la cinquième génération; mais il était en même temps empereur, et le pape n'admit jamais que la dignité impériale fût héréditaire, ni que le couronnement fût réputé une formalité vaine. Il s'entendit avec les princes germaniques pour perpétuer la coutume de l'élection, qui mettait l'élu à la discrétion des électeurs, comme le couronnement l'obligeait à compter avec le pape. Il n'y eut donc pas en Allemagne cette continuité dans l'action monarchique, par laquelle d'autres pays furent constitués en États, qui devinrent ensuite des nations.
L'office le plus clair de l'empereur étant d'être l'avoué de l'Église, il dut se charger des destinées de la papauté, la relever de l'abaissement où elle était tombée au dixième siècle, puis, après lui avoir donné la force de lutter contre lui, lutter contre elle. Comme avoué de l'Église, et comme roi en Italie, il fut impliqué dans toutes les affaires de la Péninsule, où il trouva des alliés, mais aussi des adversaires.