Quant à l'Allemagne, elle fut un des théâtres de la lutte entre l'empereur et le pape. Non seulement les princes ecclésiastiques, mais aussi des princes laïques, intéressés au désordre où croissait leur indépendance, tinrent pour le pape contre l'empereur.
Dès le milieu du treizième siècle, l'Allemagne n'est plus qu'une fédération anarchique de principautés et de républiques. Plus de vie collective, point d'armée, point de finances, point de justice. La guerre est partout et il n'y a plus d'autre droit que le droit du poing (Faustrecht). Pour se protéger, princes et villes font des ligues pour la paix: ces ligues elles-mêmes sont belliqueuses, car elles font la guerre à la guerre.
À ce désordre préside un monarque: il s'appelle toujours l'empereur; mais à la fin du treizième siècle, il n'est plus, sous la parure de ce titre, qu'un petit prince allemand, exploitant sa dignité pour faire la fortune de sa maison. Les Luxembourg, hobereaux du pays d'Ardenne, et les Habsbourg, minces seigneurs du pays d'Argovie, se composent un domaine patrimonial. «Chacun pour soi»: telle est la devise de l'Allemagne dans ce temps-là. Ce pays, qui semblait, au dixième siècle, de tous les pays carolingiens le plus proche de l'unité, s'installe dans l'anarchie.
Conséquences pour L'Italie.
Pas plus que l'Allemagne, l'Italie n'était prédestinée à la division. La longue habitude de voir ces deux pays morcelés induit à croire qu'ils ont suivi une vocation naturelle, mais rien ne prouve que l'unité fût plus difficile à établir en Allemagne et en Italie que dans d'autres régions. Sans doute la géographie y dresse des obstacles à l'unité, mais ne s'en trouve-t-il pas aussi en Espagne, même en France?
La grande différence entre les destinées de la France et de l'Allemagne, de l'Espagne et de l'Italie, a donc été faite par l'histoire.
Chez nous, un peuple germanique, les Francs, établi sur terre gallo-romaine, mêlant son sang, son esprit et ses lois au sang, à l'esprit et aux lois de l'ancienne population, a été l'artisan d'une nationalité. En Italie, les Ostrogoths d'abord, les Lombards ensuite, auraient pu accomplir la même œuvre. La papauté les a considérés comme des étrangers et des ennemis. Au moment où les Lombards allaient occuper Rome, elle a appelé les Francs. Charlemagne s'est substitué, dans l'Italie du Nord, au roi qu'il avait vaincu, mais il a laissé subsister, au sud, des duchés lombards et des pays de domination byzantine. Pépin et lui ont fondé un état pontifical. Ces duchés méridionaux, cet État de saint Pierre, ce royaume du nord, c'est le commencement de la polyarchie italienne.
Dans le naufrage de la famille carolingienne, l'empire semblait avoir sombré. Des essais furent tentés de monarchie italienne. Le pape y coupa court en rétablissant l'empire, et il plaça la Péninsule sous le joug tudesque, qui lui a été si odieux et qui s'est perpétué sous des formes diverses, jusqu'à nos jours.
La papauté inaugura un jeu redoutable en opposant barbares à barbares.
Pour chasser les Staufen allemands du royaume des Deux-Siciles, un pape
y appela, dans la seconde moitié du treizième siècle, les Angevins de
France.
Ce serait faire preuve d'inintelligence que de reprocher à la papauté du moyen âge un crime contre la nationalité italienne, qui n'existait pas. Le pape ne pouvait être ni l'homme d'une cité, ni l'homme d'un pays, sans déchoir de sa dignité, la plus haute qui fût sous le ciel. Par définition et d'office, il faisait de la politique universelle, et il cherchait, par cette politique, à garantir l'indépendance et la puissance du siège des apôtres. À la fin du moyen âge, il deviendra prince italien et fera de la politique italienne, mais alors il compromettra la papauté et même l'Église.