De ce côté, la frontière d'Allemagne était, au temps carolingien, frontière de chrétienté. Reculer cette frontière, la reculer toujours, jusqu'à ce que le dernier païen, soumis et converti, devînt à la fois le fidèle du seigneur pape et le fidèle du seigneur empereur, c'était l'office extérieur, la politique nécessaire de l'empire, restauré une première fois en l'an 800, une seconde fois en l'an 962.

Au temps de Charlemagne, une foule de peuples païens et barbares s'échelonnaient le long de la frontière chrétienne, et se prolongeaient dans la région inconnue du Far-East européen et dans la péninsule du nord.

C'étaient, aux bouches de l'Elbe, les Scandinaves; tout le long de l'Elbe et de la Saale, des rives de la Baltique aux monts de Bohême, les tribus slaves des Polabes; en Bohême, les tribus slaves des Tchèques; sur le Danube, les hordes touraniennes des Avares, que remplaceront plus tard les Magyars; au sud-est, jusqu'à l'Adriatique, encore des tribus slaves. Derrière cette première zone de peuples, avec la plupart desquels Charlemagne avait pris contact, une seconde, entièrement slave, comprenait, du nord au sud, la Poméranie, la Pologne, la Silésie.

Au delà encore, le long de la Baltique orientale, vivaient des tribus finnoises et lithuaniennes; dans la grande plaine, les Russes.

La tâche de faire entrer ces peuples dans la civilisation chrétienne aurait dû être partagée entre les deux empires de l'Occident et de l'Orient; mais l'empire d'Orient n'avait pas trop de toutes ses forces pour défendre son existence, et l'autre ne réunit que pendant un temps très court les forces de l'Allemagne sous son commandement: si bien que l'œuvre chrétienne et civilisatrice fut faite presque entièrement par des entreprises particulières.

Progrès dans la première zone.

Sur les Scandinaves, l'Allemagne ne gagna rien. Les trois royaumes, Danemark, Suède, Norwège, sont formés au dixième siècle: ils deviennent chrétiens. Or devenir chrétien, c'était acquérir le droit de vivre. Chaque fois qu'un peuple entrait dans l'Église, la future Europe s'enrichissait d'une recrue nouvelle. Le Danemark, voisin de l'Empire, est en relations avec lui, et, par moments, son roi est une sorte de vassal de l'empereur; mais sa condition habituelle est l'indépendance. Les rois scandinaves sont bientôt en état de disputer aux Allemands la Baltique, cette Méditerranée sombre, sur laquelle ont été livrés tant de combats, obscurs et violents, entre les peuples concurrents.

L'Allemagne s'étendit au contraire très vite, et pour y demeurer maîtresse à toujours, dans la région des Slaves de l'Elbe. À la fin du douzième siècle, les Slaves du pays entre la Saale et l'Elbe sont germanisés et convertis: ce fut l'œuvre des margraves de Lusace et de Misnie. Les Slaves du pays entre l'Elbe et l'Oder sont en grande partie exterminés: ce fut l'œuvre des ducs de Saxe et des «margraves du nord», qui prirent au douzième siècle le nom, destiné à devenir célèbre, de margraves de Brandebourg.

Les Slaves des rives de la Baltique reçoivent des colons en foule; leurs princes se germanisent; leur pays, le Mecklembourg, devient une prolongation transalpine de la basse Allemagne. Ainsi, toute la partie septentrionale de la première zone est acquise à l'Allemagne.

Les Tchèques se défendirent mieux en Bohême; leurs ducs devinrent des rois et des chrétiens, ce qui les sauva. Il est vrai qu'ils furent vassaux de l'Empire, et la couronne de Bohême, qui était élective, finira par se fixer sur la tête de princes allemands, les Habsbourg; mais la destinée des Tchèques fut très différente de celle des Slaves du Nord. Ils ont gardé leur race, leur langue, leur esprit particulier. C'est pour cela qu'il existe aujourd'hui pour l'Autriche une question tchèque. Il n'y a point de question polabe, parce que les Polabes sont morts.