Aux onzième et douzième siècles, pendant que la royauté était encore très faible et le royaume en anarchie, la France, comme l'Italie et l'Allemagne, a répandu au dehors ses forces vives. Malheureusement, elle n'avait pas à sa portée, comme l'Allemagne, une région vague, habitée par des barbares et par des païens, c'est-à-dire réputée sans propriétaire et de bonne prise pour l'occupant chrétien. La France s'est, pour ainsi dire, jetée sur la croisade; elle s'est chargée des «actions de Dieu» contre l'Infidèle. Elle a donné des rois à Jérusalem et à Chypre, des ducs à Athènes et des empereurs à Constantinople. Elle a bâti sur la sainte chimère de la Chrétienté, non sans profit pour sa gloire, pour cette gloire qu'elle a, de bonne heure, aimée comme un patrimoine.
Des chevaliers de France ont fondé un royaume chrétien en Portugal, sur une terre alors musulmane; d'autres ont conquis, sur les Sarrasins et les Grecs, l'Italie du Sud, mais, ni le royaume de Portugal, ni le royaume des Deux-Siciles ne deviendra chose française.
L'expansion de la France en Europe au moyen âge a été surtout intellectuelle. Notre esprit a exprimé toute la civilisation de ce temps, religieuse, féodale et chevaleresque. Il a écrit des poèmes héroïques, construit des châteaux et des cathédrales, raisonné les textes d'Aristote et de l'Écriture. Dans ses chansons, ses monuments et sa scolastique, il a rencontré la perfection. Libre déjà, déjà mobile, déjà gai, il s'est affranchi de la tradition et de l'autorité. Il a trouvé l'élan et la grâce de l'art ogival. Il a parodié lui-même ses chansons de geste et sculpté des caricatures sur les murailles de ses œuvres de foi. Il a donné pour compagnon à «Monsieur saint Louis», qui vivait dans le ciel, le sire de Joinville, qui aimait la terre, sa terre surtout et son beau castel de Champagne, dont il évita la vue, quand il partit pour la croisade, afin d'éviter des larmes à ses yeux, qui n'aimaient point à pleurer. Notre esprit a fait de la prose, de la prose française, aussi bien qu'il faisait des vers. Parmi les théologiens, il a suscité presque des philosophes.
L'Europe chrétienne a imité nos cathédrales, récité nos chansons héroïques et comiques. Elle a ainsi appris notre langue. Des étrangers ont écrit en français «pour ce que la parlure de France était plus délectable et commune à toutes gens». Parmi les maîtres ès arts de la chrétienté, les plus savants étaient ceux qui avaient soutenu, combattu leur thèse à l'Université de Paris. Presque toutes les universités de l'Europe étaient des essaims envolés de la montagne Sainte-Geneviève. Un proverbe disait que le monde était régi par trois pouvoirs: la papauté, l'empire, la science; que le premier résidait à Rome, le second en Allemagne, le troisième à Paris.
L'histoire politique ne doit pas négliger ces faits de l'intelligence. Dans d'autres pays, d'autres génies ont eu leur puissance et leur beauté. Aucun n'a rayonné comme celui de la France. Cette lumière répandue sur la chrétienté a contribué à faire l'Europe, puisqu'elle a rendu semblables les uns aux autres des peuples très différents les uns des autres. C'était, au moyen âge, notre façon de travailler pour autrui.
La politique royale. La patrie française.
De bonne heure est close pour notre pays l'ère des aventures, et les forces françaises sont employées par la politique royale. Dès que la royauté a commencé à prendre possession du royaume, elle a eu une politique. Des intérêts de famille l'ont impliquée dans les affaires de l'Italie, et, par contre-coup, de l'Aragon; mais ce n'étaient là que des accidents. Au contraire, elle a été obligée à une conduite attentive et suivie à l'égard de l'Angleterre.
En 1066, un vassal du Roi, Guillaume, duc de Normandie, a conquis l'Angleterre; il est devenu plus puissant que son suzerain. Ses successeurs, par d'heureuses alliances, ont grossi considérablement leur domaine français: un moment, tout notre littoral océanique leur appartient. D'où, la nécessité de la guerre.
Ce fut, au début, une guerre féodale, entre vassal et suzerain, hommes du même pays, et qui parlaient la même langue. Au commencement du quatorzième siècle, la lignée directe des capétiens s'étant éteinte, il y eut compétition pour la couronne de France entre deux princes français, dont l'un était le roi Édouard d'Angleterre, et l'autre, Philippe de Valois. La guerre, quand elle s'engage, n'est pas d'une nation contre une nation, d'une âme de peuple contre une âme de peuple; mais elle dure, elle est longue, elle est atroce. D'année en année, croît la haine de l'Anglais. Au contact de l'étranger, la France se prend à se connaître, comme le moi au contact du non moi. Vaincue, elle sent la honte de la défaite. Des actes de patriotisme municipal et local précèdent et annoncent le patriotisme français, qui, à la fin, s'épanouit dans Jeanne d'Arc, et se sanctifie d'un parfum de miracle. Hors de France, les Goddam! Ils sortirent de France, et la France fut.
Elle fut d'abord dans le roi et par le roi, qui personnifiait dans sa chair vivante et son sang privilégié l'idée trop abstraite encore de la patrie. La guerre même, avec son cortège de misères et de ruines, l'a fait tout-puissant. Elle a fauché la noblesse, mis les communes en faillite, énervé toutes les forces de résistance. Elle a permis au prince, défenseur du royaume, d'édicter des mesures générales, de faire des lois, de se donner une armée royale, des finances royales, une administration royale. Elle a, en un mot, achevé la monarchie française, qui est, à la fin du quinzième siècle, une des grandes puissances de l'Europe, la plus grande.