Au sein de cette monarchie, les différences provinciales, sans jamais disparaître, s'effacèrent peu à peu. Les privilèges des pays, là où ils n'avaient pas été abolis, devinrent lettres mortes; de même ceux des féodaux et des communes. Mais ces formes vides, provinces, municipalités, seigneuries, encombraient la France et gênaient la vie. Le pouvoir qui en avait fait des ruines, n'avait point voulu ou point su les déblayer: d'où un grave désordre dans la constitution. Contre la résistance du passé, se sont heurtés les grands ministres, ceux du temps de la pleine gloire et ceux de la dernière heure, Colbert et Turgot. L'ancienne monarchie a brillé en Europe d'un vif éclat. Dans le compte total de la grandeur de la France, elle a mis la majesté de Louis XIV, qui fut une majesté vraie. Mais elle n'a pas trouvé un système de gouvernement et d'administration qui convînt à un pays unifié. Elle ne s'est point pourvue de bonnes finances, ni d'un bon système militaire; elle n'a donné au pays ni bonne justice, ni bon système économique. Pour dire la vérité toute nue, elle a su se faire obéir; elle n'a pas su gouverner.
Dans sa politique extérieure, la royauté française a eu de grands succès et elle a commis de grandes fautes. La lutte contre la maison d'Autriche lui a été imposée. L'effort pour briser le cercle qui l'enserrait était légitime: François Ier, Henri II, Henri IV, Richelieu, Mazarin ont fait bonne politique et bonne guerre, et ils ont eu cette fortune qu'en travaillant à la grandeur de notre pays, ils ont sauvé l'indépendance de l'Europe. Mais la monarchie, victorieuse au milieu du dix-septième siècle, a tout de suite abusé de sa victoire. La revendication de la succession d'Espagne, qui nous paraît aujourd'hui une chimère, était dans l'esprit de l'ancienne politique, mais elle commandait une prudence et des tempéraments qui ne furent pas observés. L'un après l'autre, ou tous à la fois, les étrangers sont provoqués à la haine de la France. L'Europe ainsi coalisée par nous-mêmes contre nous, surveille chacun des pas et chacune des intentions du roi de France. Le progrès lent et continu qu'il faisait depuis un siècle sur les frontières du Nord et de l'Est est arrêté. La France cesse d'être la puissance directrice qui groupe autour d'elle les forces les plus diverses, mène les événements et les fait naître au besoin. Le dix-septième siècle est aux Bourbons combattant les Habsbourg, le dix-huitième est à des puissances nouvelles.
Il est à jamais regrettable que cette politique se soit enfermée dans les affaires du continent au point de négliger le reste du monde, car le monde était entré dans l'histoire de l'Europe. La France, puissance océanique et méditerranéenne, devait occuper une très grande place en Afrique, en Asie et en Amérique. Elle avait fait les croisades; elle avait eu de bonne heure de hardis explorateurs; elle avait Marseille, Bordeaux, Nantes, le Havre; de belles populations maritimes, Normands, Bretons, Basques, Provençaux. On la calomnie quand on l'accuse d'être incapable de coloniser: notre histoire coloniale est glorieuse. Nous avons eu de très beaux commencements d'un empire français au delà des mers. François Ier, Henri IV, Richelieu, Colbert ont vu ce que nous pouvions et devions faire; mais la politique continentale absorbait toutes les forces et toutes les pensées.
Abaisser la maison d'Autriche, cela fut d'abord une nécessité; cela devint ensuite un mot d'ordre machinalement transmis. Les grands succès de nos diplomates et de nos généraux des seizième et dix-septième siècles excitèrent l'émulation de leurs successeurs, alors même que l'Autrichien n'était plus l'ennemi. L'habitude était prise de combattre aux Pays-Bas, en Allemagne, en Italie. Il semblait que la gloire ne pût se rencontrer sur d'autres champs de bataille: on la voulait gagner sur ce théâtre classique de la guerre, d'où la nouvelle de la victoire était portée à Versailles par un courrier galopant à franc étrier. Ajoutez que le tiers ordre ne comptait presque point dans l'État; les marchands ne pouvaient faire entendre leur voix, comme en Angleterre.
La noblesse française avait cessé d'être la féodalité pour devenir une brillante société militaire; mais elle avait gardé, de son origine féodale, un caractère terrien. Ses chefs ne servaient qu'aux armées. «L'amiral», tant qu'il y en eut un, fut le plus souvent un marin de cour. Versailles enfin, où s'endormit la monarchie, n'était pas même baigné par une rivière. Il a fallu des travaux d'Hercule pour y amener de l'eau potable.
L'Espagne.
Au début des temps modernes s'achève la formation de l'Espagne: la monarchie unique et absolue s'y substitue aux monarchies féodales. Puis, tout à coup, ce pays, sortant du champ clos où il a si longtemps combattu l'Infidèle, conquiert les plus belles parties du Nouveau Monde; en même temps il est jeté dans toutes les affaires du continent par l'alliance de famille conclue entre la Castille et l'Autriche.
Pour organiser et peupler ses colonies, pour conduire une politique qui l'engageait dans les conflits européens, pour garder ses annexes italienne, franc-comtoise, flamande, toutes les forces de l'Espagne, entretenues et accrues n'auraient pas suffi. Son gouvernement la ruina par la pratique d'un despotisme sombre, solennel, stupide, et par l'entêtement d'un fanatisme religieux qui offrit à Dieu en auto da fe non seulement des individus par milliers, mais le commerce, mais l'industrie, mais l'activité de l'Espagne.
Des Orientaux avaient produit dans ce pays, pendant le moyen âge, des merveilles de travail: l'Espagne moderne est envahie par une somnolence orientale, qui finit en léthargie. La France, dont elle a été la vaillante adversaire, au seizième et au commencement du dix-septième siècle, lui fait payer les frais de toutes ses guerres et soutient contre elle tous les révoltés. En 1700, quand la branche espagnole des Habsbourg s'est desséchée, Louis XIV donne à l'Espagne un provin de sa dynastie. Il fallut, pour le fixer dans le sol, douze années de guerre, qui achevèrent la ruine.
L'Europe, lorsqu'elle régla l'affaire de la succession, rendit à l'Espagne le service de la débarrasser des pays belges et italiens. Une politique de recueillement et de réparation aurait pu restaurer ce pays, riche en dons de nature, mais le nouveau roi, venu de Versailles, était une sorte de moine paresseux, tourmenté par des rêves d'érotisme et d'ambition. Puis, l'habitude était prise à l'Escurial de se mêler de politique européenne. Ici encore la tradition s'impose aux esprits et les égare. L'Espagne n'eut pas le temps de se refaire. Des aventuriers d'abord, puis des ministres nationaux essayèrent de la ranimer. Ils voulurent diminuer le nombre des bouches de cour, qui mangeaient ce qui demeurait de substance; chasser de l'administration les pillards; réformer l'impôt; payer les juges; habiller, armer, nourrir les soldats; construire des arsenaux; mettre des vaisseaux dans les ports, des canons sur les remparts, des ouvriers dans les fabriques, des laboureurs dans les champs. Les plus hardis entreprirent de reprendre sur l'Église l'intelligence espagnole. Ils eurent des succès mais médiocres et passagers; ils galvanisèrent le corps, qui retomba.