Dès lors la future Hollande et la future Belgique suivirent leurs destinées distinctes: celle-ci, émiettée au sud par la France, fut séparée de la monarchie espagnole et attribuée à l'Autriche par les traités qui réglèrent la succession d'Espagne. Elle passa donc de la branche aînée à la branche cadette des Habsbourg, qui la possédait encore lorsque la Révolution française éclata.
Les Provinces-Unies.
Les Provinces-Unies devinrent une puissance européenne. Elles eurent des colonies, une marine admirable, un grand commerce, une industrie prospère et par conséquent de l'argent, c'est-à-dire—le mot est vrai surtout au dix-septième siècle—le nerf de la politique et de la guerre. Leur politique était conduite par des hommes qui s'exerçaient à toutes les finesses de la diplomatie dans le gouvernement difficile d'une fédération de provinces, dont chacune avait ses privilèges, et n'était elle-même qu'un agrégat d'êtres privilégiés. Ce péril, auquel était exposé un petit État riche et républicain parmi des monarchies superbes et faméliques, y tenait perpétuellement en éveil l'esprit politique. Pour la guerre, elles avaient une aristocratie militaire, à laquelle la maison d'Orange donnait des chefs. Les princes d'Orange, apparentés aux familles souveraines de l'Europe, pouvaient, aux heures de danger, lorsqu'il fallait surexciter et réunir les forces nationales, transformer la république en une monarchie sous la forme du stathoudérat.
Pour toutes ces raisons, et parce qu'elles étaient jeunes, parce qu'elles avaient la vitalité des êtres multiples qu'elles laissaient vivre en elles, parce que leur énergie était entretenue par des passions provinciales, féodales, municipales, corporatives, par des passions politiques et des passions religieuses, les Provinces-Unies arrachèrent au roi d'Espagne l'aveu de leur indépendance. Elles la défendirent contre Louis XIV, nouèrent contre la France une coalition formidable, aidèrent leur stathouder Guillaume d'Orange à monter sur le trône d'Angleterre et, à la fin, humilièrent le grand roi. Ce fut leur période héroïque: mais un tel effort ne se pouvait soutenir longtemps.
Si par un concours extraordinaire de circonstances, un État prend dans le monde une place mal proportionnée à ses forces réelles, il est ramené aux limites qu'il a dépassées. La Hollande, puissant vaisseau de haut-bord au dix-septième siècle, n'est plus, au dix-huitième, qu'une «chaloupe à la remorque de l'Angleterre».
Les Cantons suisses.
Un autre État républicain se développa dans la région intermédiaire, pendant la même période: la ligue des Cantons suisses; mais ce corps singulier ne pouvait avoir une politique européenne comme les Provinces-Unies. Il n'avait ni la mer, ni le grand commerce, ni la grande industrie, ni l'argent. En attendant que la Suisse, formée de fragments de nations, devînt neutre entre les nations, elle vendait des soldats à qui les payait. Le roi de France finit par obtenir la préférence. Les Suisses seront les derniers défenseurs du drapeau fleurdelisé, en août 1792 et en juillet 1830.
Provinces-Unies et Cantons ligués ont obtenu l'un et l'autre la reconnaissance de leur indépendance en 1648: les premières, par un traité séparé conclu avec l'Espagne; les seconds, par l'acte même de la paix de Westphalie. Ils ont donc retiré un grand profit des victoires de la France sur les Habsbourg. La France avait, d'ailleurs, aidé les Provinces-Unies dans leur révolte contre l'Espagne. Certes, ce n'était point là une politique désintéressée. Quand nos rois se faisaient les défenseurs des petits et des faibles, ils n'obéissaient pas à un sentiment chevaleresque. Il est honorable pour nous cependant que nos victoires aient eu la conséquence indirecte de donner au monde politique deux États nouveaux et libres.
La France.
La France a suivi, pendant la période moderne, la pente où ses destinées étaient engagées dès le moyen âge. Nos rois ont achevé de constituer le territoire national en acquérant la Bretagne par mariage, le Roussillon par conquête, le Béarn et la Navarre à l'avènement de Henri IV. Nous avons vu leurs progrès dans la région intermédiaire. L'acquisition de la Corse, faite en même temps que celle de la Lorraine, compléta la France d'avant 1789.