Puis, elle garda le Canada, conquis sur la France. Elle prit des îles, et se donna des stations aux bons endroits, dans toutes les mers. Elle nous enleva l'empire de l'Inde. Bref, à la veille de la Révolution, avec sa flotte de guerre, sa flotte marchande, son immense commerce, l'activité manufacturière qui s'éveille en elle, elle est la grande nation maritime. Son isolement, la solidité de sa constitution, ses mœurs la mettant à l'abri des tremblements du continent, elle sera la plus redoutable ennemie de la France.

L'Orient.—La Prusse.

Retournons maintenant au nord et à l'orient de l'Europe. Les plus graves événements s'y sont passés. Parmi les puissances anciennes, les unes sont déchues; d'autres, comme l'Autriche et la Prusse, ont grandi. Une puissance nouvelle très considérable, la Russie, est entrée en scène.

Les Hohenzollern ont achevé de fabriquer la Prusse. Électeurs de Brandebourg, ils héritèrent dans les premières années du dix-septième siècle de duchés rhénans et de la Prusse des Teutoniques, transformée en duché. Un même prince régna dès lors sur la Vistule, sur l'Elbe et sur le Rhin. Rien n'était moins nécessaire ni moins naturel, car ces trois pays se connaissaient à peine; ils n'avaient aucun souvenir commun; ils ne se ressemblaient pas. Mais tous trois ont été foulés par la guerre au dix-septième siècle. Les duchés rhénans ont été un terrain de combat pour la France et la Hollande contre l'Autriche et l'Espagne; le Brandebourg, pour la Suède contre l'Autriche; en Prusse se sont rencontrés Polonais, Suédois, Autrichiens et Russes. La nécessité d'être prêts pour toutes les luttes, puisqu'ils avaient la certitude d'y être impliqués, a commandé aux Hohenzollern l'effort perpétuel du combat pour l'existence.

Fondre en un État ces provinces dont l'histoire et les mœurs étaient si différentes, employer leurs forces à des fins communes, relier les uns aux autres les anneaux de cette chaîne coupée: ce plan, qui s'imposait, fut suivi. Magdebourg, Halberstadt et Minden, acquis en 1648, marquèrent des étapes sur la route de Berlin au Rhin. La Poméranie, acquise en deux fois, donna un littoral au Brandebourg. Après la conquête de la Silésie, il eut l'appui de la montagne. Après la spoliation de la Pologne, le Brandebourg et la Prusse, ces deux parties essentielles de l'État, furent soudés ensemble.

Après ces annexions, l'État des Hohenzollern restait un édifice singulier, composé d'un corps et de deux ailes, dont l'une s'allongeait, rompue en fragments, jusqu'au Rhin, et l'autre jusqu'au Niémen; mais le gouvernement rassemblait cette force éparse. Des princes, dont les territoires étaient des champs de bataille, ne pouvaient pas ne pas être des autocrates militaires, exigeant de leurs sujets l'obéissance passive. Nicht raisonniren, ici on ne raisonne pas: telle était leur devise. Il fallait bien qu'ils fussent économes, et qu'ils missent en valeur toutes les forces productives. Et dans cette Allemagne, où les moindres potentats mettaient leur honneur à enlaidir les splendeurs et parodier les vices de Versailles, les patriotes regardaient avec orgueil des princes toujours peinant et qui se vantaient d'être les premiers serviteurs de leur État.

D'ailleurs, les Hohenzollern se distinguaient, entre les princes allemands, par une dignité supérieure. L'Ordre teutonique, après sa défaite du quinzième siècle, avait dû se reconnaître vassal du roi de Pologne. Le duc de Prusse, successeur de l'Ordre, faisait donc hommage à cet étranger; mais les Électeurs de Brandebourg, dès qu'ils eurent hérité du duché, voulurent s'affranchir de cet humiliant devoir. Une guerre ayant éclaté entre les rois de Suède et de Pologne, au lendemain de la paix de Westphalie, l'Électeur-duc promena sa fidélité de l'un à l'autre, c'est-à-dire qu'il trahit l'un après l'autre, pour obtenir de tous les deux la reconnaissance de sa souveraineté. La guerre finie, il fut, en effet, un souverain. Il y eut un coin de la terre, où le Hohenzollern n'eut au-dessus de sa tête personne, excepté Dieu.

Dans l'Allemagne d'alors, il ne pouvait y avoir de roi, puisque l'empereur était, en théorie, le seul souverain, mais un prince allemand pouvait être roi d'un pays étranger. L'électeur de Saxe était roi de Pologne; l'électeur de Brandebourg eut l'ambition d'être roi de Prusse; il prit la couronne, en 1700, avec l'agrément de l'empereur. Quelques années après, un Hanovrien héritait du trône d'Angleterre. C'était peu de chose que la Prusse en comparaison de l'Angleterre ou même de la Pologne: les rois de ces deux pays se considéraient comme de hauts potentats à côté de leur frère de Prusse, mais ni l'un ni l'autre n'était le maître dans son royaume et, chez tous les deux, la qualité de roi étranger effaçait presque celle de prince de l'Empire. La Prusse, bien que réputée terre étrangère, était allemande; le pouvoir royal y était absolu; le royaume, précisément parce qu'il était petit et modeste, n'absorba point les Hohenzollern. Ceux-ci devinrent princes européens, mais demeurèrent princes d'Allemagne, et la dignité royale leur donna plus d'autorité dans l'empire. Pour ces motifs, ils firent une affaire moins brillante, mais meilleure que les électeurs de Hanovre et de Saxe.

Depuis longtemps, le Brandebourg était l'adversaire désigné de l'Autriche, à laquelle il inspirait de l'inquiétude dès le seizième siècle. Entre eux, la disproportion était grande, mais le Brandebourg représentait l'opposition de l'Allemagne du Nord contre l'Allemagne du Midi, et du protestantisme contre le catholicisme. Quand l'électeur fut promu roi, le conflit des deux maisons devint inévitable. La Prusse, d'ailleurs, compensait sa faiblesse par la supériorité de son gouvernement. Le second roi de Prusse, Frédéric-Guillaume Ier, est tout petit encore et très humble envers l'empereur, mais ce monarque de 2500000 sujets avait une armée presque égale en nombre à celle de l'Autriche et meilleure, des finances en très bon ordre, point de dettes, des économies accumulées en trésor.

À cela, Frédéric II ajouta le génie. Frédéric II, roi de Prusse, c'est une intelligence et une volonté qui manœuvrent une force. Il a professé le plus large mépris des habitudes, des traditions et des droits; il a battu l'empereur plus souvent et plus complètement qu'il ne convenait à un membre de l'empire; il a vaincu, lui nouveau venu, de vieilles monarchies. Il n'a pas seulement accru son territoire, de la Silésie et des provinces polonaises: il a créé la Prusse moderne et forcé l'entrée du collège des grandes puissances. Son œuvre a le caractère, la promptitude, l'importance d'une révolution. Cet État, qu'il a poussé au premier rang, ne ressemble à aucun autre. Il est allemand sans l'être. Il est un parvenu, et pourtant il a de longs souvenirs: les Hohenzollern sont antiques comme l'empire; le Brandebourg est un électorat depuis le treizième siècle; la Prusse est le domaine héroïque des chevaliers allemands du moyen âge. Cet État est vieux et jeune en même temps. Il a le choix entre deux destinées, propre comme il est aux œuvres de réaction ou aux œuvres de révolution. C'est une arme à deux tranchants, qui frappera de l'un et de l'autre, selon l'heure et le lieu, une arme redoutable.