L'Autriche.

Au moment où nous avons laissé l'Autriche, le domaine de la maison se composait de l'Autriche, de la Styrie, du Tyrol, de la Carinthie et de Trieste. Partie allemand, partie slave, partie italien, il formait les assises de la future tour de Babel, au pied de laquelle devait éclater de nos jours la confusion des langues.

Quatre causes déterminèrent la destinée moderne des Habsbourg: les mariages qui firent de Charles-Quint l'héritier de la maison de Bourgogne et des couronnes espagnoles; la fidélité de l'Autriche au catholicisme; la coutume qui s'établit en Allemagne de toujours donner l'Empire à un Autrichien; enfin l'acquisition de la Bohême, et de la Hongrie au seizième siècle, et d'une partie de la Pologne, au dix-huitième.

C'est la réunion des héritages autrichien, bourguignon et espagnol qui a mis aux prises les Habsbourg et les Bourbons. C'est parce que l'Autriche a été le champion du catholicisme que la France a trouvé des alliés en Allemagne, et qu'elle a pu, en y portant la guerre, aider les princes à devenir de petits souverains. L'office impérial a donné quelque cohésion au disparate ensemble de la monarchie. Enfin l'acquisition de la Bohême, de la Hongrie et d'une partie de la Pologne a fait de l'Autriche un État de transition entre l'Europe occidentale et l'Europe orientale.

Différence essentielle entre la Prusse et l'Autriche.

En acquérant le royaume hongrois, un royaume slave et un fragment d'un autre pays slave, le chef de la maison des Habsbourg semblait remplir l'office de la vieille Marche d'Autriche, élevée jadis pour défendre les frontières de la chrétienté contre les Slaves du Danube et contre les Avares. Il avait fait une plus brillante fortune que le roi de Prusse, successeur de ces margraves du Nord, institués jadis contre les Slaves de l'Elbe; mais cette fortune était aussi moins solide.

Le roi de Prusse règne sur plusieurs pays qui n'étaient pas allemands d'origine: Brandebourg, Lusace, Silésie, Poméranie, Prusse, Pologne; mais, à l'exception du dernier, tous sont devenus allemands. Les vieux Prussiens sont morts jusqu'au dernier: de leur langue, il reste quelques mots, objet de curiosité pour les philologues. Morts, les Slaves du Brandebourg et de la Poméranie. Des Slaves survivent en Lusace et en Silésie, mais noyés dans la population allemande, objet de curiosité pour les ethnographes. Le roi de Prusse, électeur de Brandebourg, a pris pour son titre électoral le nom de Brannybor, ville slave, et pour son titre royal le nom de la Prusse, pays lithuanien; mais ces noms étrangers sont comme des dépouilles opimes que porte un roi allemand, en souvenir de la victoire de sa race sur des races ennemies.

Il y a, au contraire, dans la monarchie autrichienne, une Bohême toute peuplée de Tchèques, une Hongrie toute peuplée de Hongrois, une Transylvanie toute peuplée de Roumains. Les Slaves sont vivants dans toute l'Illyrie; vivants, les Italiens dans les annexes italiennes; vivants, les Polonais en Pologne. Quand l'esprit national, à son éveil, s'insurgera contre les conventions qui ont enfermé en un même corps tant d'âmes diverses, l'Autriche sera singulièrement menacée. Mais, dans la période où nous sommes, ce danger n'était pas sensible: les Habsbourg règnent tranquillement au dix-huitième siècle. La monarchie souffrait d'une certaine lenteur; elle était lourde, et point dans la main, mais elle obéissait.

Remarquons seulement deux faits. L'Autriche s'est laissé prendre la Silésie par le roi de Prusse Frédéric II, et celui-ci a organisé contre elle une coalition de princes allemands, quand elle a voulu revendiquer la Bavière; il lui a interdit tout accroissement en Allemagne. D'autre part, le chef de la maison d'Autriche, devenu roi de Hongrie, avait la mission de refouler l'Infidèle et de lui reprendre le territoire hongrois, que le Turc possédait en grande partie. Il le reprit en effet, et la monarchie des Habsbourg devint alors une grande puissance danubienne. Voilà des présages: route barrée au nord et à l'ouest, ouverte à l'est.

La Russie. Retour sur le moyen âge.