Pendant que les deux États germaniques de l'Est s'avançaient ainsi en terre slave, un nouvel État oriental achevait de se former: une grande puissance slave s'organisait.
Nous avons pu jusqu'ici négliger la Russie: elle n'avait presque rien de commun avec l'Europe, qui finissait aux frontières de l'Allemagne et de ses annexes. Pendant tout le moyen fige, son histoire est perdue dans la confuse histoire de l'Orient européen. Au neuvième siècle, la Russie est séparée de la Baltique par des populations de race finnoise et lithuanienne. Entre elle et la Germanie carolingienne, se trouvent les Slaves de l'Elbe, de l'Oder, de Bohême, de Moravie, de Lusace, de Pologne. La communication avec l'Euxin et le Danube lui est interdite par des tribus asiatiques qui se succèdent dans ces régions.
Ainsi des remparts de peuples se dressent entre les Russes et l'Elbe et le Danube, qui sont alors les frontières de l'histoire, entre les Russes et la Baltique et l'Euxin, ces deux golfes des deux grandes mers historiques. Il fallait percer ces masses avant d'arriver à l'Europe.
Ce fut l'Europe qui s'avança d'abord vers la Russie.
Des aventuriers venus de Suède, à la fin du neuvième siècle, établirent leur domination sur les Slaves de Novgorod. Ils oublièrent vite leur origine Scandinave. Un premier pays russe, dont Novgorod, puis Kief furent les villes principales, se dessina sur la carte dans la grande plaine du Nord-Est.
Par terre s'avança l'Allemagne: les margraves de Brandebourg soumirent les peuples entre l'Elbe et l'Oder. La culture occidentale et le christianisme pénétrèrent en Bohême, en Pologne et en Hongrie. Mais la Russie reçut des Grecs schismatiques son organisation religieuse. C'est Constantinople, qui convertit le grand prince Wladimir, à la fin du neuvième siècle. Dès lors, il fut décidé que la Russie n'entrerait point, comme la Pologne et la Bohême, dans le système de l'Église d'Occident. D'autre part, comme elle était séparée de Constantinople par des masses barbares, elle ne se rangea point, à côté des Slaves des Balkans, dans la clientèle de l'empire grec. Elle s'annonçait ainsi comme chose nouvelle et originale. Mais ce n'était qu'une première lueur incertaine. La Russie se décomposa en principautés et en républiques. Au treizième siècle, elle tomba presque tout entière sous la domination des Mogols. L'Asie, s'étendant sur l'Europe, lui prenait la Russie.
L'Europe continue de s'avancer: Scandinaves, Allemands, Polonais renversent la barrière que formaient les petits peuples de la Baltique. Les Suédois prennent possession de la Finlande; les Allemands, de la Livonie et de la Prusse. Voilà les Russes en contact direct avec l'Occident. Un moment, toute la côte, depuis le golfe de Finlande jusqu'à la Poméranie, appartient à l'Ordre teutonique, dont le grand maître relève du pape et de l'empereur. Mais, au quinzième siècle, la Pologne, unie à la Lithuanie, s'interpose entre l'Allemagne et la Russie. Elle enlève à cette dernière de vastes territoires. Il semble alors qu'à elle seule doive appartenir l'honneur de représenter en Europe la race slave par un grand État indépendant.
Cependant la Russie se dégageait de l'étreinte des Mogols. Au quatorzième siècle, un État nouveau s'était formé autour de Moscou redevenue indépendante. En même temps qu'il se subordonnait des principautés russes, il entamait la Mongolie européenne, dont des fragments devaient vivre longtemps encore au nord de l'Euxin. Enfin, lorsque disparut l'empire grec, le tsar se trouva tout à la fois l'héritier du schisme grec, et le représentant de la chrétienté orientale en face des Infidèles; à ce double titre, le successeur du César de Byzance. Un immense avenir s'ouvrait devant lui.
La Russie moderne.
Pendant les seizième et dix-septième siècles, le combat entre Allemands, Scandinaves et Polonais dure toujours sur les rivages de la Baltique. Les Russes y interviennent plusieurs fois avec une énergie où se révèle leur volonté de se faire place, mais la Suède est dans toute sa force. Elle fait de la Baltique un lac suédois. La Russie, trouvant la route barrée de ce côté, commence à regagner sur la Lithuanie et sur la Pologne une partie du terrain qu'elle a perdu; mais c'est à l'est et au sud qu'elle fait les plus grands progrès. La conquête des khanats de Khazan et d'Astrakan porte à la Caspienne sa frontière. Si les khans de Crimée interceptent toujours la mer Noire, la suprématie du tsar s'étend sur les Cosaques du Don, et la conquête de la Sibérie est commencée.